Pourquoi l’URSS ?

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Certains épisodes de l’histoire et du passé nous paraissent si stupéfiants et nous sont si étrangers qu’ils sont difficiles à expliquer. Pourquoi l’URSS ? Comment la Russie tsariste orthodoxe a-t-elle pu basculer aussi facilement dans le socialisme révolutionnaire et son désastre politique, culturel et humain ? Les écrivains russes de cette période nous apportent des clés d’explication. Nous tâcherons d’apporter un éclairage supplémentaire avec les réflexions de Thibault Isabel tirées de son essai A bout de souffle.

Fiodor Dostoïevski est un écrivain russe au diapason de l’âme de son peuple, tant dans ses aspects sombres que glorieux. Il a su prévoir et décrire la sanglante révolution socialiste dans son roman magistral Les Possédés. Au cœur de l’explication de Dostoïevski se trouve l’idée qu’il existe dans toute société des individus nihilistes, dont le contexte politique de la Russie de la fin du XIXe siècle va favoriser l’émergence et la montée sur l’échelle du pouvoir.

Avec Alexandre Soljenitsyne, nous accédons à une compréhension moins psychologique et plus sociologique. Dans son étude historique Deux Siècles ensemble, Soljenitsyne explique l’avènement du Grand Soir par l’existence d’individus bercés par les idéaux révolutionnaires de leur époque. La Révolution française et la Terreur faisaient d’ailleurs partie de leurs références. On peut qualifier le noyau dur de ces révolutionnaires de bas-clergé universitaire, trop enseigné pour être assimilé au peuple mais pas assez éveillé pour accéder à la hauteur de vue nécessaire à la conduite du changement.

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17 juillet 1918 : l’assassinat de Nicolas II et de la famille impériale russe par la fange révolutionnaire

La réussite d’un projet politique, a fortiori révolutionnaire, semble difficile à concevoir sans l’adhésion d’une partie de l’opinion et des consciences. Or, il semble bien que les idées révolutionnaires aient non seulement fait leur chemin dans la société russe de l’époque, mais qu’elles aient suscité des vocations.

Dans son essai A bout de souffle , Thibault Isabel propose une explication supplémentaire basée sur un regard critique de la civilisation chrétienne, de ses présupposés et de ses fondements. Dans leur rapport à un Dieu transcendant, les monothéismes développent une vision absolutiste qui a tendance à placer les croyants dans une situation de soumission de leur volonté au corps sacerdotal dépositaire de la foi. Les monothéismes privilégieraient la tentation fanatique à l’exercice du libre arbitre. Si la société russe a aussi facilement basculé dans le Grand Soir révolutionnaire, ce pourrait être parce que l’on peut facilement substituer un horizon eschatologique à un autre aux yeux du croyantpour peu que cet horizon s’articule selon des schémas de pensées qui lui sont familiers. Rien ne ressemble plus à un absolutisme qu’un autre absolutisme.

La nouvelle Russie a certainement acquis, au prix fort de son histoire, une conscience aiguë du risque totalitaire et de ses conséquences. Est-elle pour autant immunisée ? La société russe retrouve un certain engouement pour la foi chrétienne orthodoxe et semble renouer avec certains traits permanents de son histoire, comme son régime politique basé sur la personnification du pouvoir. Nous jugerons l’arbre à ses fruits.

L’Univers Omnijectif

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Réflexions avec Ilya Prigogine, physicien et chimiste belge d’origine russe (1917-2003). Prix Nobel de chimie (1977)

La dichotomie objectif/subjectif est un classique de la philosophie, je me contenterai d’en faire un aperçu rapide afin d’exposer par la suite la thèse originale d’Ilya Prigogine.

Objectif et subjectif : la dichotomie classique

Il existe deux approches communes de la dichotomie objectif/subjectif. La première consiste à opposer ce qui n’est valable que pour moi à ce qui est valable pour tous. La deuxième consiste à opposer ce qui existe en soi et ce qui existe selon moi. Si l’on considère que l’objectivité du scientifique ou du philosophe est un effort d’observation, de réflexion et de formulation pour se rapprocher de la vérité à partir de son point de vue particulier, alors son travail vise à l’objectivité, sans qu’il puisse s’affranchir totalement de sa propre subjectivité. Cette subjectivité, nous pouvons la situer sur deux plans : la subjectivité individuelle du chercheur et la subjectivité inhérente à toute pensée humaine circonscrite dans les catégories de son entendement, de sa conscience, de ses facultés et de ses sens. On peut parler d’objectivité de la connaissance lorsque les énoncés formulés sont universellement reconnus comme vrais (rejoignant en cela le sens commun attribué à l’objectivité), tandis que celle-ci reste en dernière analyse relative aux catégories de l’entendement humain. On peut dès lors parler de « subjectivité objective » pour la démarche du philosophe et de l’homme de science, ce qui nous conduit à rappeler la distinction entre la réalité et le Réel. Le Réel existe indépendamment de notre connaissance. Quant à la réalité, elle désigne notre rapport au Réel.

Ilya Prigogine et la matière qui voit

Plutôt que d’opposer l’objet au sujet, nous pouvons développer avec Ilya Prigogine un nouvel antagonisme entre la matière qui voit et la matière qui est aveugle, et généraliser le propos en opposant ce qui voit à ce qui est vu. Lorsque la matière est active elle voit, et lorsqu’elle est passive elle est aveugle. De façon plus nuancée, l’activité d’un système reflète la qualité de sa vision.

Prigogine considère que sous certaines conditions, la matière commence à voir. Lorsqu’en tant qu’ensemble structuré elle est en situation de déséquilibre, la matière doit trouver une configuration originale permettant de concilier son intégrité avec les tensions générées par l’environnement, ou même son activité interne. Citons Prigogine dans La Fin des certitudes :

Il y a des éléments originaux dans la vie par rapport à la matière, et dans la conscience par rapport à la vie. Mais il faut un élément commun : toutes les activités doivent pouvoir se déployer dans une même direction temporelle. Le temps est à la fois ce qui fait l’unité de l’Univers et sa diversité (…) C’est grâce aux processus irréversibles associés à la flèche du temps que la nature réalise ses structures les plus délicates et les plus complexes. La vie n’est possible que dans un univers loin de l’équilibre (…) A l’équilibre la matière est aveugle, alors que loin de l’équilibre elle commence à voir (…) On pourrait se demander pourquoi il a fallu tellement de temps pour arriver à une formulation des lois de la nature qui inclue l’irréversibilité et les probabilités. L’une des raisons en est certainement d’ordre idéologique : c’est le désir d’accéder à un point de vue quasi divin sur la nature. Que devient le démon de Laplace dans le monde que décrivent les lois du chaos ? Le chaos déterministe nous apprend qu’il ne pourrait prédire le futur que s’il connaissait l’état du monde avec une précision infinie. Mais on peut désormais aller plus loin car il existe une forme d’instabilité dynamique encore plus forte, telle que les trajectoires sont détruites quelque soit la précision de la description (…)

Prenons l’exemple des cellules de Bénard. Dans un volume d’eau soumis à un fort gradient de température (typiquement : de l’eau portée à ébullition), des cellules de convection apparaissent de façon spontanée. Si dans un premier temps la chaleur est absorbée et évacuée individuellement par chaque molécule vers son environnement (c’est-à-dire le reste du volume d’eau), des cellules de convection finissent par émerger au sein de ce volume, manifestant une corrélation à longue portée et une harmonie de mouvement entre molécules, passant spontanément d’un comportement individuel et chaotique à un comportement de groupe. On parle de figure émergente.

Dans les cellules de Bénard comme dans tout système porté loin de son point d’équilibre de façon brusque ou violente, tout se passe comme si les molécules d’eau voyaient leur environnement, se voyaient les unes les autres pour se coordonner dans un soucis simultané de convection calorique et de maintien de leur intégrité. A l’état d’équilibre et dans un environnement globalement tiède, ces molécules sont aveugles à leur environnement. A l’occasion d’un déséquilibre brusque, elles commencent à percevoir.

De façon similaire, les électrons d’un conducteur, lorsqu’ils sont soumis à une tension, passent d’un mouvement vibratoire aléatoire et chaotique autour des noyaux de l’atome à un mouvement d’ensemble que l’on appelle le courant électrique.

Tout ce qui est au repos est aveugle et tout ce qui vit sous la variation de son environnement développe et acquière une vision. C’est l’intelligence et la conscience qui sont aiguisées par le besoin d’appréhender les dangers dont il faut se soustraire. C’est la plante qui perçoit son environnement afin de s’accaparer les ressources lui permettant de subsister et croître. Plus généralement, c’est l’activité vitale visant à se perpétuer dans un environnement incertain.

Si l’on prend appui sur les considérations d’Ilya Prigogine, la dichotomie objectif/subjectif s’apparente plus à un formalisme de la raison qu’elle ne révèle une quelconque essence du Réel. A quelque échelle où l’on se situe, l’objet est un autre sujet. Ce qui se donne à la vue possède également la capacité, actualisée ou en latence, de voir. Ce qui voit est incarné dans ce qui, par ailleurs, peut être vu. Les molécules d’eau sont capables de se voir et d’entrer en harmonie de mouvement. La plante est capable d’identifier son environnement, elle a développé une conscience de soi que l’on peut déjà qualifier d’identité.

Tout ce que l’on peut percevoir comme objet est sujet en puissance ou de façon actualisée. En ce sens, l’univers est omnijectif.

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L’Oeil par lequel Dieu nous voit, est le même que celui par lequel nous Le devinons

Perspective inversée, mimêsis, représentation

Dans son La Perspective inversée et L’Iconostase, Pavel Florensky fait l’analyse des règles de perspective en usage dans l’histoire des arts d’Europe. Elle sera l’occasion de parler de l’iconographie traditionnelle et de se pencher sur les autres formes de représentations artistiques.

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Icône de l’Annonciation selon les canons de l’iconographie traditionnelle

L’usage de la perspective inversée, du polycentrisme ou de la perspective de valeur a eu longtemps cours dans l’Europe médiévale et byzantine. Ces procédés étaient au service de la représentation symbolique et  de l’imagerie chrétienne. Le lent glissement vers la perspective linéaire, opéré à partir de la Renaissance, est à rapprocher de la redécouverte des modes de représentation de l’Antiquité et des canons esthétiques gréco-romains mettant l’accent sur l’harmonie des dimensions et le respect des lois géométriques dans la représentation.

Du point de vue de la représentation religieuse traditionnelle, cette révolution esthétique constitue une émancipation des règles qui unifiaient la forme de l’icône à son fond. Elle a induit une explosion créatrice et une exubérance artistique positive pour le renouvellement des arts. Pourtant, les détracteurs de cette nouvelle forme de représentation ont objecté que le recours à la perspective linéaire induisait une désacralisation de l’icône, assujettie dès lors aux lois communes du monde plutôt qu’elle ne les transgresse au nom d’une réalité supérieure à révéler. L’icône s’est vue déposséder de sa force symbolique et de sa charge de mystère, elle n’est plus cette fenêtre ouverte sur un Transcendant.

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l’Annonciation (vers 1430) de Fra Angelico. Peinture effectuée à une période charnière où coexistent la redécouverte des règles de perspective linéaire et les sujets religieux traditionnels

En respectant les lignes de fuite et les proportions des objets d’une scène tels qu’ils sont perçus par le regard neutre de l’observateur, la perspective linéaire apparaît comme un progrès  de la représentation qui relègue les formes antérieures au rang d’art naïf. Pourtant, si l’on accepte l’idée qu’une œuvre réussie n’est pas la production du plus parfait des trompe-l’œil et que l’œuvre d’art n’a pas vocation à reproduire le monde de façon photographique, le non-respect des règles de perspective linéaire prend un tout autre sens. L’observateur d’une œuvre réalisée selon la perspective inversée n’est plus neutre, maintenu à distance spatiale et émotionnelle en dehors de la scène, mais comme immergé dans celle-ci par un jeu d’abolition des apparences. L’inversion de perspective, et avec elle le polycentrisme consistant à attribuer un point de fuite propre à chaque objet clé de la scène, permet de révéler une réalité que le strict respect des dimensions aurait tendance à maintenir occulté. Cette transfiguration ne s’inscrit donc pas dans une conception naïve et enfantine de la représentation, mais plutôt dans une intention de révélation de la nature véritable de ce qui est représenté.

Le strict respect de la perspective linéaire et des proportions des sujets d’étude a trouvé son apogée au 19ème siècle dans l’art académique, que l’on a aussi appelé péjorativement l’art pompier. Cette forme de représentation, remarquable selon l’aptitude de l’artiste à photographier son sujet, constitue un point d’apogée de l’éloignement des œuvres avec toute forme de subjectivité. Comme un mouvement de balancier, les artistes européens ont ensuite rompu avec cet académisme imposé, non pas en renouant avec l’art religieux traditionnel mais en prenant le chemin inverse par l’exaltation des émotions intérieures. Après avoir été désacralisé par un art figuratif allant au terme de son mouvement, le monde est à nouveau enchanté par l’artiste, sa vision onirique et fantasmagorique.

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La gare de Perpignan (1965) de Salvador Dali. Tout le génie surréaliste dans une oeuvre

Il y a indéniablement quelque chose de touchant dans la représentation naturaliste : les œuvres de Delacroix, les nus classiques d’Ingres ou de Courbet nous en sont témoins. Néanmoins il s’agit d’une beauté et d’une émotion où toute référence à des arrière-mondes a été lentement reléguée. Le monde est beau en soi, dans toute son immanence, et c’est ainsi qu’il faut le représenter. Il y a également quelque chose d’émouvant dans la représentation néoclassique refondée sur les canons esthétiques de l’Antiquité, mais la question du Beau se posait en des termes différents dans le monde antique. En effet, la querelle sur la place des arts dans l’activité humaine gravitait autour de l’idée de mimêsis, d’imitation et de ressemblance. De quel monde et de quelle réalité les arts devaient-ils se faire la représentation ?

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La Fornarina (1518-1519) de Raphaël. Le talent au service de l’émotion esthétique pure

La querelle iconoclaste a agité l’Europe chrétienne du Moyen-Age. Elle en est sortie par le recours à l’imago dei. L’iconographie est l’expression symbolique d’une transcendance venant jusqu’à l’homme par le miracle de l’Incarnation, tandis que les arts néoclassiques placent l’homme au foyer d’un cosmos immanent. Ces deux formes d’arts se construisent sur deux horizons ontologiques distincts, ce qui n’enlève rien à leurs qualités respectives mais permet de comprendre ce qui les fait clairement se distinguer. À ce titre, la représentation religieuse exécutée selon les règles de la perspective linéaire possède une puissance suggestive moins grande que les icônes traditionnelles puisqu’il n’y a plus cette symbiose entre intention, fond et forme.

Le strict respect des règles de la perspective linéaire est un moyen parmi d’autres au service de la représentation. Si ce constat peut paraître trivial et convenu aujourd’hui, il faut être conscient du contexte dans lequel Pavel Florensky a produit sa réflexion. Nous étions alors dans les années 1920, au lendemain de la Révolution soviétique, et le nouveau régime réactualisait la sinistre pratique de l’autodafé afin de substituer l’art officiel à l’art sacré.

La représentation linéaire ne constitue pas une méthode ultime et indépassable, et toute autre forme de représentation n’est pas le fait d’artistes naïfs ou méconnaissant. Chaque courant esthétique définit une forme originale au service d’une intention et d’un fond.

Avec D. H. Lawrence

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David Herbert Lawrence, écrivain prolifique, témoin désenchanté d’une Angleterre et d’une Europe défigurées par l’industrialisation forcée, au nom de la soumission du monde à la règle du progrès.

L’Amant de Lady Chatterley (1928) :

Tevershall! C’était cela, Tevershall! La gaillarde Angleterre! L’Angleterre de Shakespeare! Non pas, mais l’Angleterre d’aujourd’hui, la seule que Constance avait connue depuis qu’elle y vivait. Elle était en train de produire une nouvelle humanité, polarisée par l’argent, le statut social et la politique, mais morte, morte à l’intuition et à la spontanéité. Une race de cadavres dotés d’une terrifiante lucidité. Cela donnait quelque chose de sinistre, de souterrain. C’était un univers souterrain. Et totalement mystérieux. Comment comprendre des réactions de cadavres? En voyant arriver de Sheffield pour une excursion à Matlock les grands camions bondés d’ouvriers métallurgistes, homoncules difformes et bizarres, Connie se sentait défaillir et elle se disait: « Mon Dieu, que l’homme a-t-il donc fait de l’homme ? Que les chefs ont-ils fait de leurs semblables? Ils les ont dégradé de leur humanité, et aujourd’hui nulle fraternité n’est possible. Ce n’est plus qu’un cauchemar. »

Une vague de terreur la souleva à la pensée de toute cette désespérance grise et grinçante. Avec des masses industrielles de cette espèce et les classes dirigeantes qu’elle connaissait, aucun espoir n’était plus permis.

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C’est cette Europe industrieuse et désenchantée qui verra naître les grandes causes syndicales débouchant sur l’idée de révolution prolétarienne, cet autre grand monstre froid en réponse au monde déshumanisé qui l’a suscité.

voir aussi « Baudelaire prophète »

Rhétorique sans objet

Avec l’effondrement des twin towers du 11 septembre 2001 nous assistions à un drame humain d’abord, mais aussi à la fin d’un ancien monde. Une parenthèse historique ses clôturait : celle qui avait façonné la géopolitique mondiale avec l’opposition des blocs de l’Alliance atlantique de l’Ouest et de l’Union soviétique de l’Est. Bien qu’anachronique et ne correspondant plus aux enjeux de la nouvelle donne, les néoconservateurs américains des années Bush ont réactualisé la rhétorique héritée de la Guerre froide, débouchant sur une rhétorique sans objet.

Au soir du 11 septembre 2001, le Président Bush, s’adressant à une nation blessée et traumatisée, prononçait un discours manichéen et simpliste faisant référence à une Amérique éternellement dépositaire des libertés. En 2002, ce même président qualifiait d’«Axe du Mal» un ensemble de pays jugés foncièrement hostiles et dangereux pour ces libertés. Nous découvrirons plus tard que cette rhétorique servit cyniquement d’alibi à une nouvelle ingérence : la « seconde guerre du Golfe » en 2003.

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«This is a day when all Americans from every walk of life unite in our resolve for justice and peace. America has stood down enemies before, and we will do so this time. None of us will ever forget this day. Yet, we go forward to defend freedom and all that is good and just in our world.»

En tant que membre du Conseil de sécurité de l’ONU, la France a décidé d’opposer son droit de veto pour une intervention militaire en Irak sous drapeau des Nations unies. La diplomatie française, ayant exprimé un avis souverain que d’aucuns jugent pro-arabe et opportun, jouissait néanmoins d’une certaine indépendance, héritée de l’audace d’un De Gaulle dans la courte période de la Libération d’après-guerre. Par ce choix, la diplomatie française avait résisté à l’injonction de l’Administration Bush de se positionner « avec l’Amérique » ou « contre l’Amérique » au sujet d’un conflit dont tout le monde s’accorde à dire qu’il fut un fiasco, en plus d’être fondé sur une propagande mensongère et grossière.

Depuis, le vent diplomatique a tourné. On peut situer ce tournant à la réintégration, voulue par le Président Sarkozy, de la France dans le commandement intégré de l’Otan. Ce revirement s’est poursuivi d’une intervention militaire qui, sous drapeau de l’Otan mais avec l’armée française en première ligne, a provoqué la chute du régime libyen de Kadhafi. Avec cette opération, la France entérinait l’alignement renforcé de sa politique étrangère sur les intérêts américains.

Qualifiés par d’aucuns de « mini 11 septembre », les attentats du Bataclan de novembre 2015 en France ont donné lieu, de la part du gouvernement français, à des réponses étrangement similaires à la réponse américaine de 2001. De façon identique, le Premier ministre Manuel Valls s’est lancé dans un discours magistral et assez abstrait pour s’adresser à un peuple français traumatisé par cette irruption de la barbarie au cœur de leur capitale. Nous voulons souligner le simplisme des idées contenues dans le discours, parlant de « l’esprit de la France, sa lumière, son message universel que l’on a voulu abattre ».

Pourtant, l’affaire semble plus confuse lorsqu’on apprend, au détour d’une dépêche, que le gouvernement français aurait refusé l’aide des services secrets syriens pour identifier les réseaux de djihadistes prêts à frapper, au motif qu’on ne discute pas avec le régime de Bachar El-Assad. Par ailleurs, il suffit de connaitre la situation géopolitique de cette région pour comprendre que Bachar El-Assad, en tant que musulman de la branche alaouite, est supporté par le régime chiite iranien, lui-même ennemi juré du régime wahhabite saoudien dont nous sommes censés être l’allié. Bref, nous évoluons dans un scénario où le simplisme manichéen des « va-t-en-guerre » le dispute au plus inavouable des cynismes.

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« Les soutiens, la solidarité venus du monde entier ne s’y sont pas trompés : c’est bien l’esprit de la France, sa lumière, son message universel, que l’on a voulu abattre. Mais la France est debout. »

Face à ce constat désolant sur l’état de la diplomatie française depuis son alignement renforcé sur les intérêts américains, on est en droit de se demander si tous ces moulinets n’ont pas d’autre but que de tromper l’opinion publique sur la réalité de la situation et des enjeux, à moins que les promoteurs de ces discours y croient eux-mêmes ? Ecran de fumée ou aveuglement idéologique ? Certainement un mélange des deux, dans des proportions variées selon les individus et leur position dans la chaîne du pouvoir.

Sur le plan de l’analyse, il faut peu de mots pour qualifier un tel cynisme. Il s’agit d’une forme parmi d’autres de mensonge au service de quelque intérêt, alors que la fin justifie les moyens. Cette attitude peu glorieuse a l’avantage de l’efficacité même si, sur le long terme, elle pose plus de problèmes qu’elles n’en résout, y compris pour ceux qui en usent à leurs fins. En effet, lorsque l’on gouverne par la duplicité et l’intimidation, il ne faut pas espérer de stabilité durable si la puissance de la menace venait à décliner. D’où l’intérêt, d’un simple point de vue utilitariste, de ne pas ignorer toute morale pour gouverner. Loin de justifier les moyens, la fin poursuivie est infléchie par les moyens mis en oeuvre pour y parvenir.

La rhétorique sans objet use de termes vagues et abstraits pour identifier les acteurs et les forces en présence. Que peuvent bien signifier des slogans tels que « lutter contre le terrorisme », « combattre les extrêmes », « faire triompher la démocratie/la justice/la liberté/les droits de l’homme » ? Les ennemis ont-ils un visage ? Une identité ? Cette rhétorique débouche sur une analyse mettant sur un même plan le musulman suivant la voie du djihad et le fol-en-Christ dont la radicalité se manifeste aussi par son comportement asocial. L’un comme l’autre pouvant être étiquetés extrémistes, doit-on se contenter de les renvoyer dos à dos ?

Lorsqu’on invoque la démocratie ou la république pour définir une société, de quoi parle-t-on sinon de sa forme institutionnelle, en faisant abstraction de sa culture, son territoire, son patrimoine, sa mémoire collective, son génie propre… c’est-à-dire l’essentiel de ce qui la fonde et tend son action ? C’est bien l’aspect le plus abstrait de l’identité des sociétés qui est mis en avant dans de tels discours qui se veulent inclusifs, si bien que le contenu qu’il désigne devient sans substance et sans objet.

poursuivre la réflexion avec « Au chevet de la pensée magique »

Au chevet de la pensée magique

(suite de la réflexion « Rhétorique sans objet »)

freundDans son ouvrage « l’Essence du politique », Julien Freund a déjà analysé cette dérive dans le contexte des guerres européennes du 20ème siècle. En cherchant à nier l’existence de l’ennemi, sans que cette négation n’aboutisse à la disparition objective du danger qu’il fait planer, le politique se voit contraint de développer un discours sur un plan moral.

Le diagnostic de Julien Freund porte sur le Traité de Versailles et ses conséquences sur les relations entre la France et l’Allemagne, soulignant que la nature du Traité n’était pas étrangère aux velléités de l’Allemagne qui s’ensuivirent pour réengager le conflit quelques années plus tard. En tant que partie assignée au rang de coupable moral – et donc avec qui on ne négocie pas –, l’Allemagne a été acculée par une dette insoutenable, unilatéralement décidée par les vainqueurs, ainsi qu’humiliée sur le terrain de la fierté nationale. Dans un même registre, le Tribunal International de la Haye a instruit le procès du gouvernement serbe de Milosevic pour ses crimes durant la guerre du Kosovo dans les années 1990, alors que rien n’a été entrepris pour lever le voile sur les crimes du camp d’en face. On imagine sans peine la rancœur, les sentiments d’injustice et les envies de revanche que cette « justice des vainqueurs » a laissé dans les esprits de ceux dont on ne reconnait pas les préjudices de guerre, en plus d’avoir été défaits par la coalition de l’Otan. Comme Julien Freund le résume bien :

« Une société sans ennemi qui voudrait faire régner la paix par la justice, c’est-à-dire par le droit et la morale, se transformerait en un royaume de juge et de coupable ».

Frappé d’indignité par son statut de coupable, le vaincu est soumis au bon vouloir du vainqueur qui, auréolé de son statut de victime, se sent légitime à revendiquer des compensations abusives et injustes. Le vainqueur se comporte comme le monstre qu’il a prétendu combattre.

Dès lors, plutôt que d’imaginer une société sans ennemis, ne serait-il pas plus pertinent pour une société de prendre conscience de ceux qui lui font face, mais aussi de ceux qui sont le produit intérieur de son mauvais génie ? Il est illusoire de souhaiter bâtir une société qui rassemblerait les seules personnes de bonne volonté à l’exclusion des autres. Si l’on considère qu’à l’image d’un individu, une société porte simultanément des penchants barbares et une aspiration à se civiliser, il est également illusoire d’envisager une société nouvelle qui ne conserverait que la part lumineuse des anciennes, et qui reléguerait dans un même mouvement tous les mauvais génies au-delà des remparts de la Cité. Fonder un projet de société sur une telle approche relève de la pensée magique.

Chaque société développe un génie propre, qui est à la source de ses productions artistiques, intellectuelles, économiques, sociales. Mais chacune abrite aussi ses démons. Bien sûr, il ne s’agit pas d’adopter une vision statique des sociétés. L’expérience de l’étranger constitue un challenge d’intérêt général dont l’enjeu n’est rien de moins que d’établir des critères d’appartenance de plus en plus inclusifs. Mais, comme tout ce qui est dynamique, organique et vivant, une société ne peut accomplir ces progrès que dans la limite de ses capacités, et selon le consentement global des individus qui la composent. Lorsque le changement ne dépend que de l’attelage de quelques cyniques associés à quelques idéologues, les intérêts des peuples deviennent rapidement la variable d’ajustement. Poser un projet de société dans ces termes est la meilleure garantie de semer désordre, malaise, confusion.

La rhétorique sans objet détourne le débat public sur de fausses bases et de faux plans. C’est le moyen le plus sûr pour trouver des solutions qui peuvent sembler pertinentes pour avoir fait l’objet d’un débat, mais qui répondent à une réalité illusoire. Elles sont donc inopérantes au regard des enjeux réels. A rhétorique sans objet, répliques sans objet.

Lorsque, sur la scène internationale, l’Etat américain prétend combattre le terrorisme en faisant la promotion de la démocratie libérale jusqu’aux confins de l’Afghanistan, cela prête à sourire lorsque l’on sait que ces mêmes Américains ignorent à peu près tout de la culture du lieu où ils exercent leur ingérence, au point de considérer celle-ci comme un galimatias de superstitions d’un autre âge, sans considération pour les richesses singulières qu’elle abrite. C’est la mentalité yankee, mais aussi la nouvelle tournure de la diplomatie française cédant à l’ingérence, tentée par la négation de l’ennemi par le recours aux grands discours creux, aux concepts abstraits, à une morale simpliste, au prêt-à-l‘emploi républicain.

Cette attitude empreinte d’ignorance et de désintérêt tend à placer l’arrogance et l’appropriation de bon droit au cœur des motivations d’agir. Si cette attitude peut sembler payante sur le court terme, elle aura tôt fait d’éveiller un sentiment de défiance et de résistance.

La réduction manichéenne de l’intelligence diplomatique selon un recours à l’argument moral ne peut conduire qu’à la confusion et au malaise. Si l’on comprend bien que cette tendance puisse être alimentée et entretenue par tous ceux à qui profite l’occultation des enjeux réels, il s’agit malgré tout d’une attitude irresponsable qu’il faut à ce titre dénoncer, et dont le corollaire est le développement croissant et généralisé d’un sentiment d’exaspération et de défiance. Moins de cynisme en politique permettrait d’apporter un peu de détente dans ce monde intégré et multi-conflictuel qui vient.

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Moins Occidental

Thomas Mur est un jeune Français installé au Bénin. Son essai « Moins Occidental » nous parle de l’Afrique réelle mais aussi, en creux, de la culture européenne dont il est issu.

L’auteur expose avec acuité le fonctionnement des sociétés traditionnelles dont nous avons encore le souvenir et l’empreinte en Europe, malgré le grand virage engagé vers le modèle libéral social-démocrate.

La façon de concevoir notre rapport à l’autre est déterminante dans la forme sociale qui émerge au sein d’une communauté. Dans la société traditionnelle africaine, Thomas Mur expose cette relation en termes de liens moraux, contractés les uns envers les autres au fil des services rendus et des dettes morales qui en découlent. Le statut social de la personne dépend de sa capacité à assister autrui, notamment sur le plan matériel puisque la question des ressources se pose avec beaucoup plus d’acuité en Afrique qu’en Europe. L’homme de statut social élevé n’accumule donc pas de richesses comme sous nos latitudes, mais consacre ce qu’il gagne aux besoins de ceux qui n’ont pas ses aptitudes. Son habileté, son intelligence et sa magnanimité font de lui un chef, un guide et un arbitre reconnu au sein de la communauté. En aucun cas ses talents ne l’affranchissent de la vie en société, il se trouve au contraire au centre de l’activité.

Comme le montre Thomas Mur, l’interdépendance des individus est vécue comme un état de fait dans la société béninoise lorsqu’en Occident elle est perçue comme un fardeau potentiel dont il s’agit de se débarrasser. Les anciens demeurent au milieu des leurs tandis que dans les sociétés occidentales, on compte sur l’État-providence pour gérer les « parcours de fin de vie ». Quant à l’organisation de la place du marché, Thomas Mur décrit celle-ci comme un lieu d’échanges où chacun possède une bonne connaissance des liens moraux tissés au fil du temps, dans une organisation à taille et à visage humains. Au contraire, en Occident, les différents marchés  sont des espaces de désintermédiation où les échanges de biens et de services n’engagent aucune autre obligation que contractuelle entre fournisseurs et clients. Là où l’Occident prétend dématérialiser l’échange, il le matérialise à l’excès du point de vue traditionnel africain en le déshumanisant, en le vidant de toute dimension morale et symbolique.

Si la modalité relationnelle possède en elle-même une gestion des tensions latentes entre individus, on peut considérer que les liens moraux intègrent et supportent ces tensions. Ce système d’échange et de rétribution à visage humain possède en lui-même un puissant régulateur de la violence sociale.

La christianisation de l’Europe et l’éthique moderne de la société ouverte

Le fonctionnement des sociétés traditionnelles africaines suppose une faible distance culturelle entre ses membres mais également une proximité physique, puisque le filet relationnel s’organise entre individus se connaissant réellement. L’organisation sociale est efficace à l’échelle d’un gros village ou d’une petite ville. Elle implique une distinction d’un « nous » et d’un « eux » selon des critères spatiaux assez simples. La possibilité d’établir de façon durable et pérenne des liens sociaux avec tout individu en dehors du village parait dès lors difficile et la société apparaît comme plutôt fermée.

Si les sociétés occidentales modernes diffèrent du modèle traditionnel dans la définition de leurs frontières – ou de leur clôture opérationnelle pour reprendre une expression systémique -, c’est en partie parce que le critère spatial s’est lentement effacé devant le critère culturel rendant possible l’existence de communautés non plus territorialisées, mais étendues. Dans le cas de l’Occident, on peut spécifiquement ajouter la reconnaissance de l’individu et de son libre arbitre, précepte de base de l’éthique des droits de l’homme.

La persistance du lien communautaire

Dans nos sociétés où l’individu s’est autonomisé et partiellement affranchi de son prochain, tout lien communautaire n’a pas disparu. Si le lien communautaire subi peut être vécu comme un fardeau par l’individu, une existence sans aucun lien communautaire peut s’avérer tout aussi douloureuse. Les démocraties libérales, on le constate, continuent d’héberger en leur sein une mosaïque de groupes communautaires basés sur les critères les plus variés, allant du regroupement ethnique au regroupement religieux, en passant par l’association politique ou culturelle.

Les dérives de la violence dans un monde anonymisé

Bien que l’on puisse constater une persistance du lien communautaire en Occident, celui-ci n’a jamais été aussi peu pesant. La solitude, les sentiments d’abandon et d’exclusion sont des phénomènes bien connus sous nos latitudes où la reconnaissance sociale n’est pas acquise pour peu que l’on verse dans le cercle vicieux de l’exclusion.

L’anomie sociale peut être à l’origine du désengagement civique, de la dépression individuelle et parfois du suicide. Il s’agit là de manifestations modernes d’une violence qui, rappelons-le, existe et persiste également dans les sociétés traditionnelles mais sous d’autres formes.

La liberté, pour quoi ?

C’est la question lancinante qui se pose dans nos sociétés qui, au stade actuel de leur histoire et de leur développement, ont en bonne partie réglé le problème des moyens matériels nécessaires à l’autonomie de l’individu. Si l’autonomisation de l’individu est le produit indirect de la démocratie sociale et libérale, alors il apparaît salutaire d’imaginer l’organisation sociale dans un contexte différent si le modèle ne devait pas perdurer. En cela, l’exemple des sociétés traditionnelles africaines a beaucoup de choses à nous enseigner ; leur modèle était encore le notre il y a seulement quelques générations mais il nous est devenu étranger. Notre époque est amnésique et à ce titre, il faut considérer la diversité des organisations sociales comme un trésor précieux.

L’homogénéisation du monde aux standards occidentaux à coups d’aides financières internationales et de dérégulations n’est donc nullement souhaitable. Prétendre que l’on refuse le progrès à l’Afrique au prétexte que l’on aurait des réserves face au nivellement de son mode de vie selon nos standards, voilà peut-être où se loge le réel mépris à l’égard des Africains. Un mépris qui, du reste, ressemble celui que l’homme enraciné d’Europe peut ressentir face aux discours cosmopolites de ses dirigeants…

L’Afrique a beaucoup de choses à nous enseigner sur ce que nous avons été et sur le mode d’organisation social vers lequel nous pourrions à nouveau nous diriger si la modernité n’était, pour l’Occident, qu’une parenthèse de son histoire.

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La voie du milieu

cheminOn a coutume de dire que la voie du milieu est le chemin emprunté par les tièdes. Perçu ainsi, on peut confondre celui qui est vaguement d’accord avec tout avec celui qui n’est que partiellement d’accord avec chacun.

Dans un espace globalement tiède, la température moyenne est la même que dans un espace comportant la même quantité de chaleur mais compartimenté en une zone chaude et une zone froide. Dans un espace uniformément tiède, il n’y a aucun gradient à exploiter pour créer un flux et un mouvement. Dans un espace de température moyenne équivalente mais contrasté, le gradient rend possible un flux et une mise en mouvement.

La voie du milieu est souvent ce chemin étroit, balisé par deux potentiels, deux antagonismes, deux contradictions. Le paradoxe, parfois perçu comme une absence de réponse satisfaisante ou comme une indétermination incommodante pour la raison, est en réalité le cadre implicite qui rend possible la vie des idées. La voie du milieu est précaire, fragile, mais elle existe. Elle nous autorise à raisonner sans sombrer dans l’indécision ou, au contraire, dans le dogmatisme. Dans un milieu indéterminé, cette voie n’existe pas car il n’existe pas d’éléments de contours pour en former le tracé. Albert Camus disait que « mal nommer les choses, c’est ajouter du malheur au monde ». La pensée qui se contente de slogans, de raccourcis, d’un lexique pauvre, d’un langage flou, de consensus permettant de liquider le paradoxe, se perd au milieu d’un no man’s land conceptuel. Pour ainsi dire, elle n’est déjà plus.

On raille à juste titre ceux qui, pour ne pas s’exposer ou pour ne froisser personne, usent et abusent du « ni-ni ». Il faut pourtant régulièrement raisonner de la sorte pour décrire les phénomènes :

– En biologie : La membrane cellulaire est une clôture ni ouverte, ni fermée. Produit de l’activité qu’elle préserve tout comme gardienne de l’activité qui la produit, elle est cette frontière semi-perméable entre un microcosme cellulaire et le monde extérieur. C’est une des premières manifestation de l’identité dans l’échelle du vivant.

– Les société humaines, lorsqu’elles sont qualifiées d’ouvertes, ne sont en réalité ni ouvertes, ni fermées ; mais possèdent une structure tout en restant perméable, de façon interne comme externe, à la nouveauté et à l’innovation. La clôture opérationnelle des sociétés définit l’espace social préservant l’activité de ses acteurs en même temps que les acteurs produisent et donnent forme à cette clôture. Selon le plan sur lequel on se situe, cette clôture dessine les contours d’un territoire, d’une culture, d’un inconscient collectif etc.

– Dans la relation intersubjective, l’individu n’est ni complètement fixé sur lui-même, ni libre d’indétermination. Il est à la fois centré sur une identité propre et déstabilisé par la présence d’autrui qui lui est nécessaire pour prendre paradoxalement conscience de sa singularité. On existe en conscience dans la mesure où cette existence est attestée par le regard d’autrui.

– En géométrie des figures et des formes, mais aussi dans la nature et les sciences du vivant : La figure fractale se déploie selon une dimension non entière, ni dans la dimension « 1 » de la courbe, ni dans la dimension « 2 » de la surface. Elle se déploie de façon déconcertante comme une courbe ayant la propension à occuper une surface. L’humanité est-elle à l’image  de cette figure fractale, se déployant entre Terre et Ciel, destinée à s’élever de la Terre, avec le Ciel non pas comme objectif, mais pour tout horizon ?

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– D’une façon générale, la construction du cosmos ne répond ni au hasard, ni à la nécessité, même si bien sûr le hasard et la nécessité ont un rôle à jouer. Si la nécessité conditionnait la destinée du monde, comment expliquer l’émergence de la nouveauté ? Quant au hasard, il est inconcevable qu’il puisse rendre compte d’une organisation aussi poussée dans un univers aussi « jeune ». C’est la réponse brillante, par essai interposé, qu’oppose Marc Halévy à la thèse de Jacques Monod, obsolète au regard des connaissances cosmographiques acquises ces dernières décennies.

Emprunter la voie du milieu, c’est cheminer tout en restant à l’écart des réponses définitives. C’est accepter que les questions humaines appellent à des réponses soulevant d’autres questions, sans qu’il ne soit possible de parvenir au terme de cette quête, mais sans que cette quête ne soit vaine non plus. Elle s’apparente fort à une réponse favorable au désir de prolonger la vie.

Au pays de l’édition – L’enquête

investigation_01Des années de réflexion et de lectures personnelles, une envie de produire un article qui se transforme en un début d’essai, et c’est l’idée d’être publié qui, petit à petit, fait son chemin. Passée la surprise d’envisager une telle option alors que je ne l’avais jamais clairement formulée, vient le temps de l’enquête. Je découvre un nouvel univers qui m’était jusque-là inconnu : l’édition.

Editeurs, écrivains, distributeurs, diffuseurs, virage numérique… je m’aperçois vite qu’en guise d’univers, il s’agit d’un écosystème foisonnant. Quel pourrait-être ma place dans ce microcosme ? Même si j’imagine ma problématique particulière, je perçois vite sa ressemblance avec tous ces témoignages glanés au fil des sites et des fora dédiés à l’édition.

J’entame la tournée virtuelle des maisons d’éditions. La ligne éditoriale de certaines d’entre elles me semble plus proche de mon travail que d’autres. Assez rapidement, je conçois que les maisons dont la ligne éditoriale est proche de ma démarche vont me rester inaccessibles. À cela, me semble-t-il, plusieurs raisons : je suis autodidacte, je n’ai aucune référence et j’ai peu à peu pris conscience de l’état du marché de l’édition. Jamais autant d’auteurs n’ont aspiré à être publié tandis qu’on assiste à l’érosion lente d’un lectorat traditionnel réorienté vers le multimédia.

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Chez les éditeurs, les piles de manuscrit s’accumulent, et il s’agit de sortir du lot avec le sien !

De nombreuses maisons d’édition ont l’honnêteté d’afficher la couleur : les jeunes auteurs sont acceptés au compte-goutte et les délais d’attente sur envoi de manuscrit s’échelonnent entre quatre et six mois, se soldant la plupart du temps par une réponse négative ou pas de réponse du tout. J’apprends au hasard de mes démarches qu’un éminent scientifique comme Hubert Reeves s’est vu refuser le manuscrit de son essai Patience dans l’azur une quarantaine de fois, avant d’être finalement retenu et publié ! Il est certain que je ne souhaite pas m’infliger une telle attente !

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Rencontre avec les Éditions du Puits de Roulle

(suite de l’article « Au pays de l’édition – L’enquête »)

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Durant mes nombreuses pérégrinations sur le Web, je me souviens avoir visité le site des Éditions du Puits de Roulle dont j’avais gardé le nom dans un coin de mémoire. Il y avait notamment, sur le site de l’éditeur, une petite vidéo présentant une étude sociologique de Tarik Yildiz qui, je m’en souviens, avait fait le buzz sur les réseaux sociaux au moment de sa sortie en 2012. Etant donné le sujet abordé, il s’agissait du type d’ouvrage que les maisons d’éditions ne s’empressent pas de publier. Pourtant, les Éditions du Puits de Roulle avaient eu l’audace de le faire, et de mon point de vue c’était remarquable.

Je suis rentré en contact avec Stéphanie Lahana qui m’a propose une formule  de prestation en autoédition.

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Stéphanie Lahana

Je veux ici insister sur la pertinence de ce type de prestation étant donné l’état du marché du livre. La situation semble de plus en plus défavorable pour l’auteur en tant qu’acteur économique mais aussi pour l’éditeur et le diffuseur du fait de la lente érosion du lectorat traditionnel. Le risque financier a mécaniquement augmenté pour l’éditeur qui doit plus que jamais sélectionner des manuscrits non seulement de valeur mais aussi commercialement porteurs. Du reste, c’est tout le circuit du livre qui est actuellement sous pression, à l’image des librairies indépendantes concurrencées par les mastodontes de la vente en ligne tels qu’Amazon.

Si donc, en tant qu’auteur, on croit dans son manuscrit, il est concevable d’endosser une partie du risque financier du projet. Bien sûr, tout le monde n’est pas prêt à s’engager financièrement et nous avons tous nos seuils au-delà desquels il n’est pas question d’aller. Du reste, toutes les maisons ne fournissent pas la même prestation en termes de rapport qualité/prix et de proposition de contrat.

En ce qui concerne mon projet au sein des Éditions du Puits de Roulle, l’équation est relativement simple : l’opération sera neutre financièrement si je vends quelques centaines d’exemplaires de mon ouvrage, dans une fourchette de 300 à 400. Au-delà, l’opération est légèrement bénéficiaire. En deçà, et quand bien même il ne s’en vendrait qu’une centaine, l’opération reste déficitaire du montant d’une semaine de vacances aux sports d’hiver…

La réalisation d’un livre peut répondre à de nombreux critères et chacun posera l’équation différemment, accordant plus d’importance aux revenus  pour les uns, plus d’importance à l’envie de consigner un témoignage de vie  pour les autres. Dans mon cas particulier, il s’agit de publier à moindre frais le résultat d’un travail qui, au fond, me tenait inconsciemment à cœur depuis de nombreuses années.

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