La fabrique de l’entropie

A la vitesse où l’économie actuelle extrait les ressources de l’environnement, combien de générations faudra-t-il avant que notre modèle économique de production ne vienne dangereusement flirter avec les limites de l’écosystème ? Qui, aujourd’hui, peut encore croire que nous pourrons continuer durablement sur un tel rythme ? Comment expliquer qu’il faille aller toujours plus loin dans l’extraction et la transformation des ressources pour satisfaire les besoins des hommes ?

Si la valeur marginale de la production tend à diminuer – comme c’est le cas dans tout système ayant franchi un certain seuil quantitatif de production -, alors que dans le même temps le coût écologique va croissant ; ne faut-il pas conclure que le modèle est mauvais ou à revoir ? Si, dans l’économie de l’économie, nous intégrions les coûts cachés de notre modèle de production, nous ferions le constat d’une destruction nette de valeur et d’une décroissance globale uniquement masquée par une comptabilité dont le périmètre a été choisi pour occulter les déséquilibres chroniques. C’est ce que démontre l’économiste hétérodoxe Nicholas Georgescu-Roegen dans son essai « Loi Entropique et processus économique ».

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Empire State Building, Petronas Twin Towers, Tour Khalifa… toutes ces constructions extérieures viennent faussement combler nos carences intérieures selon des projets babéliens dont on devine l’issue

De quoi Big Other est-il le nom ?

raspailEn 1973, Jean Raspail écrivait « Le Camp des Saints ». On ne peut qu’être troublé par la vision prophétique de l’auteur tandis qu’à l’heure actuelle, on assiste à l’amplification des vagues migratoires en provenance de l’Afrique subsaharienne, du Maghreb ou du Machrek.

Accompagné de la préface Big Other dans sa réédition de 2002, l’oeuvre-fiction de Jean Raspail a touché du doigt une idée fondamentale qui se situe au cœur des déséquilibres en cours dans ce vaste mouvement aux conséquences potentiellement déterminantes pour tout un continent. Ce déséquilibre est à chercher dans une fausse compréhension du rapport à autrui, notamment dans un contexte interculturel.

Si les sociétés européennes peuvent sembler particulièrement avancées sur les questions de tolérance, la reconnaissance d’un « droit à la différence » pour autrui n’implique pas forcément la réciproque de sa part, sauf à considérer que ses catégories soient nécessairement les nôtres, ce qui revient paradoxalement à… nier son altérité ! C’est dans cette omission courante que se loge  l’illusion humaniste de l’Occident. Ce que Jean Raspail appelle : Big Other.

Si les guerres sont rarement justes lorsqu’elles se basent sur une impossibilité de compromis avec autrui ; la défense est souvent légitime lorsque celui qui porte le conflit dans notre direction raisonne selon ce même dualisme. Lorsque, par exemple, l’une des parties raisonne en termes de rapport de force, la recherche d’un consensus peut être perçue, même si elle reflète une attitude moralement élevée, comme un signe de faiblesse ou un aveu d’impuissance, et donc une opportunité pour l’un de s’imposer à l’autre. Avoir les moyens de sa propre défense devient le corollaire nécessaire à la vertu de tolérance que l’on souhaite manifester, tant dans le respect que l’on doit à l’autre que dans le respect que l’on doit à soi-même en opposant à autrui les limites à ne pas franchir. Le recours à la force n’est pas entièrement soluble dans la tolérance.

Or cette compréhension de l’altérité, injuste dans son invitation à l’effacement de l’une des parties au profit de l’autre pour sauver les apparences de la concorde, semble cacher une autre illusion : le rêve d’unité, dont Big Other résonne comme le nom. En mettant son action en concordance avec un vaste projet d’unité basé sur la dissipation des différences, l’Europe cède à une nouvelle et dangereuse utopie.

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La non reconnaissance de l’altérité annihile toute réelle opportunité de rencontre, laissant place au malaise et à la confusion. C’est là tout le paradoxe de la relation intersubjective, par laquelle un rapprochement est possible sans que ce rapprochement ne puisse conduire jusqu’au point asymptotique de l’unité. Il s’agit d’une expérience ambivalente, à la fois enrichissante et au goût d’inachevé pour celui qui s’y aventurerait animé du secret désir d’y trouver une paix et une harmonie totales. La rencontre, le dialogue entre les consciences passe par l’acceptation qu’autrui est un autre « je » sans être un autre « moi ».

Nier l’altérité au nom de Big Other, c’est passer à côté des enjeux essentiels de la rencontre. C’est rester dans l’illusion d’un dialogue avec soi-même et ne rendre service, à terme, ni à soi ni à l’autre.

Pensieri

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« Si tu compares le sort de deux hommes, dont l’un est doué d’un vrai mérite et l’autre jouit d’une fausse gloire, tu verras ce dernier plus heureux que son rival et presque toujours plus riche. L’imposture excelle et triomphe dans le mensonge, mais sans l’imposture, la vérité ne peut rien. Cela n’est pas dû, à mes yeux, à quelque mauvais penchant de notre espèce, mais au fait que la vérité est toujours trop simple et trop pauvre pour contenter les hommes, qui réclament pour se divertir ou s’émouvoir, une part d’illusion et d’erreur : il faut qu’on leur promette plus et mieux qu’on ne pourra jamais leur donner. »

— Giacomo Leopardi

Alla Luna di Giacomo Leopardi

Correspondances

Misty Old Forest - Subbotina Anna_06

La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

II est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
— Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l’expansion des choses infinies,
Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.

— Charles Baudelaire

Un excellent commentaire de ce poème ici.