Les gnostiques, les Sans Roi

Pacôme Thiellement

Dans La Victoire des Sans Roi, les réflexions de Pacôme Thiellement virevoltent, elles sont exubérantes et inspirées, parfois sophistiquées. Et puisque c’est dans les détails que se loge le Diable, ce copain-comme-cochon du Démiurge…. eh bien plongeons-nous dedans !

Sans Roi, c’est cet autre nom attribué aux gnostiques se faisant les témoins de la véritable divinité, celle qui est ineffable et sans pouvoir dans le monde. Les Sans Roi ont un visage et un nom : Marie de Magdala, le secret amour de Jésus ; le poète Rûmî, le gnostique Basilide, l’écrivain William Blake. Et Pacôme d’ajouter : David Bowie, Franck Zappa, John Lennon.
Alors c’est vrai, j’aime beaucoup Bowie… mais impossible pour moi de l’assimiler à un poète soufi ! Franck Zappa en a sorti des bonnes et des impayables oui, c’est vrai… mais je ne le comparerais pas à un mystagogue du temps des premiers chrétiens ! Quant à John Lennon, il avait la réputation d’être un sale con violent avec les femmes, ça devrait suffire pour en finir avec la figure christique qu’on lui a vite établi. Lennon était plus certainement en phase d’inflation psychique lorsqu’il fut assassiné par un fou de Dieu, et la légende fut scellée.
Alors non, non, non Pacôme, j’ai beau tourner l’idée dans tous les sens, mettre sur un même pied les gnostiques et les figures marquantes de la pop cultur de ton enfance, dans ma tête c’est… does not compute !

 » John Lennon dira à Maureen Cleave, en mars 1966 : « Le christianisme s’en ira, se dissipera, rétrécira. Aujourd’hui, nous sommes plus grands que le Christ. Jésus était très bien, mais ses disciples étaient épais et ordinaires »

Les Pères de l’Eglise s’étaient fixés pour mission d’établir une frontière entre les bons chrétiens (les futurs catholiques) et les mauvais chrétiens (les gnostiques), les bons Evangiles (synoptiques) et les mauvais Evangiles (apocryphes), la bonne compréhension de la parole de Jésus (catholique exotérique) et sa compréhension mauvaise (gnostique ésotérique). On comprend le souhait des Pères de l’Eglise de construire un christianisme cohérent depuis la figure de Jésus, comme le firent d’autres courants gnostiques. On comprend moins ce désir d’établir un monopole sur sa parole au risque d’employer des moyens que Jésus lui-même aurait combattu.
Attribuer le qualificatif de Seigneur à Dieu, par exemple, c’est prendre le risque de le confondre avec le Démiurge, cette puissance du Ciel inférieur qui désire notre ferveur exclusive contre ses bons services : rachats en tout genre, réduction de délais des mises au piquet, rémission des péchés contre promesse qu’on ne nous y prendra plus. Avec les Pères de l’Eglise, nous sommes déjà loin de l’exemple des Pères antérieurs, ceux qui méditaient dans le silence du désert. Irénée de Lyon, nouveau pharisien ?

« Evêque du IIème siècle, Irénée de Lyon ajoute dans sa somme Contre les Hérésies que Simon a précédemment « acheté » sa femme dans un bordel de Tyr. Cette femme, c’est Hélène, qui accompagne Simon dans tous ses périples et que ce dernier présente comme la Grande Pensée De Dieu : symbole de l’âme jadis captive dans la matière et désormais libérée de l’esclavage des mauvais anges.
« Leurs mystagogues vivent dans la débauche, et d’autre part, s’adonnent à la magie » écrit Irénée, qui est le premier à présenter les concurrents de l’Eglise chrétienne comme une bande de priapiques baisant comme des lapins »

Dans sa volonté de jeter l’anathème sur les dissidents de l’Eglise, ces Pères ne se privèrent pas de procès hâtifs. On avait fait à Simon le Magicien une réputation d’usurpateur ; le prophète Mani – à qui l’Eglise attribua le mal-nommé manichéisme – ne concevait pas l’existence terrestre en noir et blanc mais au contraire comme un moment de rencontre et de mélange de la nuit et de la lumière, de l’esprit et de la matière. Mani admettait la possibilité d’une médiation et d’un dialogue pour toute rencontre, il était un prophète de la nuance.
Ironie du sort, c’est l’Eglise qui s’est éloignée de la pensée subtile de Mani en recourant à la scolastique et à la dogmatisation, bien commodes pour tracer la frontière entre les « bons ceci » et les « mauvais cela ». Elle développa le principe du tiers-exclu, ce schéma de pensée qui permit de justifier plus tard l’hégémonie et l’ingérence de l’Occident. « Hors de l’Eglise, point de salut ». « Soyez avec nous ou vous serez contre nous »… on connait la musique et on connait la suite.

Le prophète Mani (IIIème siècle après J.-C.)

« La stratégie promotionnelle du christianisme primitif reste la base de toute la politique extérieure occidentale à ce jour, de la colonisation au « devoir d’ingérence » ou à la « politique des droits de l’homme ». Et elle peut être résumée ainsi : non seulement les autres pays sont politiquement arriérés, mais ils démontrent que notre système est le seul universel et cela exige que nous le leur imposions par la force »

L’Eglise ne fut malheureusement pas la seule à s’éloigner de la vision nuancée de Mani. Les cathares, bien que les premières victimes de l’Inquisition, avaient une conception sans joie de l’existence terrestre. On peut déplorer le sort injuste qui leur fut fait, mais leur statut de victime de l’histoire tend à donner une vision romantique de leur véritable mode de vie. Pour les cathares, l’existence terrestre était une prison dont il fallait se libérer pour trouver dans un Arrière-monde une issue à la souffrance. Et pourtant, il est possible que les épreuves de l’existence soient nécessaires pour nous inculquer – hélas dans la douleur – ce que nous ignorons encore de notre sagesse précédemment acquise. Amor Fati.

« Les Cathares vivaient dans le Royaume. Ils avaient réalisé le projet de Jésus et, quel que fut l’atrocité de leur extermination, il faut imaginer qu’ils n’en ressentirent pas la violence de la façon dont nous pouvons la ressentir. Ils n’eurent pas peur de l’ennemi qui se dresse devant eux et, ayant vaincu toute parole terrestre, ils savaient qu’ils iraient dans le lieu où il n’y a ni autorité ni tyran. La frontière entre les mondes étant dissipée, le passage de la mort ne pouvait sans doute pas les atteindre comme il pouvait effrayer un monothéiste ou un athée »

Si l’existence de règles, de cadres et de lois est immoral en soi, alors il ne serait pas moral de s’y conformer. Mais si les lois et les grands principes sont une donnée du cosmos, alors il serait vain de vouloir situer notre action en dehors de ce cadre prédéterminé, ni bon ni mauvais mais plus simplement… qui est.
Plutôt que maudire le temps et tourner d’emblée notre regard vers l’éternité, vaut-il mieux accepter la partie que nous avons à jouer au coues de l’existence. Plutôt que maudire le karma en lui attribuant un nom expiatoire et les pensées mauvaises d’un Démiurge, vaut-il mieux accepter ce grand principe de causalité qui, quoi que l’on fasse, finit toujours par s’imposer à nous.
Mener un combat pour s’affranchir de toute nécessité serait, si celui-ci était en réalité perdu d’avance, la meilleure façon de nous jeter dans le désespoir, les désillusions, c’est-à-dire dans les bras du Diable tant honni. Vertu du non-agir.

« Pour un disciple du Sauveur, ce monde est une prison de mort dans laquelle le Démiurge nous a enfermés.
[…] Tous les adversaires du christianisme primitif pensent que « la vie sur Terre est mauvaise ». Cela ne nous ôte pas toute responsabilité dans nos misères, mais cela déplace celle-ci. Notre responsabilité vient du fait que nous puissions accepter le caractère inacceptable de ce monde »

J’avais prévu une chute désopilante dans laquelle j’aurais cultivé mon image de celui à qui on ne la fait pas, parce qu’avec Pacôme, on a parfois l’impression que… tout le monde il est gnostique ! Et puis ça m’a gonflé.
Même si j’aurais des réserves sur l’ancienne vie rêvée des cathares, même si j’aurais des réserves sur une victoire prochaine des Sans Roi, même si j’aurais des réserves sur les visages à qui Pacôme prête ce nom… je le remercie pour son ouvrage plein de cet espoir dont nous avons tous besoin.  


Le Metal expliqué aux profanes

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Le groupe italien Lacuna Coil en concert (2017)

Aucune explication de texte ne fera aimer l’univers Metal à qui ne s’y montre pas réceptif. Ses détracteurs, on le sait, considèrent le genre comme d’inspiration satanique. Les amateurs de Metal connaissent pourtant l’ambiance gentiment potache régnant au sein d’un public venu se ressourcer au rythme des riff et des infra-basses, loin du tableau maléfique que d’aucuns voudraient à tout prix dresser de lui.

La musique Metal s’instaure en conjuratrice de la violence plutôt qu’elle ne s’en fait la prescriptrice, et possède vis-à-vis de celle-ci les mêmes vertus cathartiques que les tragédies grecques antiques vis-à-vis de la pitié et de la crainte. Loin de mettre en scène complaisamment une situation humaine qui tourne mal, la tragédie explorée par les grecs faisait œuvre de mimêsis et de thérapie pour le spectateur. Soigner le mal par le mal, combattre le feu par le feu, plonger dans l’obscur pour y déloger de façon paradoxale une lueur libératrice qu’aucun autre genre musical ne saurait produire… tel est l’esprit de la musique Metal.

S’il fallait comparer le mauvais procès fait au Metal à d’autres réquisitoires, on penserait aux rituels des morts présents dans nombre de cultures du globe avant qu’ils ne furent étouffés par l’acculturation initiée par les monothéismes et leur propension à uniformiser les sensibilités, les mœurs, les canons et les formes. Les fêtes des morts ne tirent pourtant par leur source d’une fascination pour le néant mais plutôt d’un besoin de commémoration pour les âmes des défunts.

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Fête des morts – Día de muertos – au Mexique (2017)

Nous pourrions également comparer ce procès au refus des mystères de l’ombre de notre modèle actuel de civilisation basé sur l’évidence des Lumières, qui a pourtant produit ses propres dérives : principe de précaution poussé jusqu’à bannir toute forme de risque alors que vivre, c’est parfois risquer ; impératif de transparence contre-productif et générateur de malaise ; hygiénisme incitant chacun à mener une existence aseptisée sans couleur ni saveur ; expurgation de tout excès lié à la fête par nature ambivalente et dionysiaque ; négation des forces liant l’homme à la nature. Comment s’étonner dès lors de la recrudescence des extrémismes et des pratiques extrêmes en tout genre faisant office de chambres de compensation pour les névroses se développant à l’ombre d’un vitalisme étouffé ?

Le Metal, assigné au rôle de mauvais clown par la scène musicale officielle, n’en finit pourtant pas de remporter succès après succès auprès d’un public invisible mais fidèle et nombreux, comme un hommage du fatum à la morale toute faite, comme un rappel des profondeurs à l’aplat de la raison, comme la rançon due par la pensée à ce qui demeure impensé.

Long live Metal !

Chère Anna

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Anna de Noailles (1876-1933)

Chère Anna, tu as demandé au cosmos de se pencher sur toi comme tu t’es penchée sur lui pour l’embrasser. Ce vœu, tu l’as aussi adressé aux éléments qui t’ont relié à lui : au jardin féerique de ton enfance, à l’horizon sur le Léman, aux campagnes de l’Île de France, aux hommes.

J’écris pour que le jour où je ne serai plus
On sache comme l’air et le plaisir m’ont plu,
Et que mon livre porte à la foule future
Combien j’aimais la vie et l’heureuse Nature.

Chère Anna, la nature est belle en elle-même, mais combien sommes-nous à le savoir ? Tu nous a révélé sa majesté, à moins qu’elle ne soit majestueuse du regard que tu as posé sur elle ? Est-ce la nature que nous aimons à travers toi, ou bien est-ce toi que nous aimons à travers les descriptions habitées que tu as su en faire ? Ton talent fut de nous faire aimer les deux conjointement alors que sans toi et, c’est vrai, en l’absence d’un petit poète en nous pour te faire écho, nous croiserions l’une et l’autre avec l’indifférence de notre regard placide et désabusé.

Attentive aux travaux des champs et des maisons,
J’ai marqué chaque jour la forme des saisons,
Parce que l’eau, la terre, et la montante flamme
En nul endroit ne sont si belles qu’en mon âme !

Chère Anna, tu as eu le courage d’aimer et d’accepter la souffrance découlant de ce choix. Rien de plus simple que de renoncer aux élans de l’amour pour se satisfaire d’un confort benêt. L’amour et le bonheur sont-ils conjointement possibles ? Durablement possibles ? Seulement possibles ? Oui… parfois, éluderais-je.  A ces questions, tu as apporté une myriade de réponses plutôt qu’une seule qui soit catégorique, définitive et donc décevante. Tu as accepté de mettre ton cœur à nu et à vif pour te livrer aux vérités de l’amour et aux mensonges mondains. Qui dit vrai ? Qui ment ? Est-ce celui ou celle qui n’a pas tout dévoilé au nom du devoir supérieur de bienveillance envers son bien-aimé ou sa bien-aimée ? Est-ce celui ou celle qui livre tout et ne cache rien au nom d’une transparence virant à l’obscénité ? Plus rien n’est simple, et les esprits les plus raisonnables auront tôt fait d’y perdre la raison. Si nous sommes ici-bas pour apprendre, tourner le dos à l’amour constitue une faute. S’y livrer pour mener bataille un devoir.

J’ai dit ce que j’ai vu et ce que j’ai senti,
D’un cœur pour qui le vrai ne fut point trop hardi,
Et j’ai eu cette ardeur, par l’amour intimée,
Pour être après la mort, parfois encore aimée.

Chère Anna, il est écrit dans les Évangiles que toute demande sera exaucée si elle est sincère. Bien sûr, tu n’étais pas chrétienne. La rédemption pour cause de faute originelle t’était une idée étrangère, avec raison je crois. Si la douleur est indissociable des plaisirs de l’existence, alors il faut se rallier au mysticisme païen dont tu fus la porte-parole malgré toi. Mais comment expliques-tu cet élan gratuit faisant répondre positivement un homme du futur à ton appel ? De quelle gratuité cet élan est-il le nom ? Et s’il s’agissait de cet amour inconditionnel dont nous parle les Évangiles ? Inconditionnel mais centré sur ta personne, me répondras-tu. Il se dit dans les milieux gnostiques que Jésus lui-même avait une favorite parmi ses fidèles. Marie-Madeleine, treizième apôtre ? Un amour impersonnel est-il envisageable ? Tu as aimé la nature mais ne l’as-tu pas toi-même personnifiée pour en faire ses louange parfois naïvement ? Un amour personnel est-il à la hauteur de ce vers quoi peut nous hisser ce sentiment ? Tu as aimé les hommes mais ne les as-tu pas toi-même idéalisés, au risque de rabaisser un si grand sentiment au seuil de la seule passion ?  Foin de philosophie.

Et qu’un jeune homme, alors, lisant ce que j’écris,
Sentant par moi son cœur ému, troublé, surpris,
Ayant tout oublié des épouses réelles,
M’accueille dans son âme et me préfère à elles…

Chère Anna, je suis d’une époque où les hommes et les femmes se tutoient, même lorsqu’ils ne sont pas amants. Toi qui fut d’une lignée aristocratique dont ton époque portait encore les repères ; toi qui appartenait en chair et en esprit à cette aristocratie qui fut balayée par les idées de progrès et d’émancipation que, par bonté et peut-être aussi par candeur, tu appelais de tes vœux… pouvais-tu imaginer que ton oeuvre tomberait dans l’oubli et l’indifférence à la faveur de la démocratisation des sensibilités, c’est-à-dire de leur épaississement jusqu’à la grossièreté ? Aujourd’hui, tu sais, la poésie que tu chéries tant est devenue un petit univers rempli de semi-habiles pérorant à huis-clos. Si, de ton temps, la poésie était une production aristocratique s’adressant au plus grand nombre, elle a désormais coupé tout lien avec le Sacré et conjointement avec les masses qu’elle maintenait à son contact. Mais puisque j’ai la faiblesse de croire en l’universalité et en l’éternité du Beau, l’éclipse de ton oeuvre ne devrait être que temporaire, et le temps de la fausse lumière est compté pour ceux qui ont continué à produire en acceptant de se plier aux idées mortifères de l’air du temps : la déconstruction, le nihilisme, l’errance, la honte de soi.

Chère Anna, ta postérité sera-t-elle ta reconnaissance ? J’ai l’insigne honneur de faire partie de ceux qui, selon tes vœux, sont capables de te reconnaître et de t’aimer. Tu as survécu et tu survivras.

En savoir plus avec la thèse de Marie-Lise Allard :

 Anna de Noailles, entre prose et poésie

Emil Cioran

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Emil Cioran (1911-1995)

Emil Cioran est un mystique à sa façon. Lorsqu’il a pris la plume pour coucher ses aphorismes dans Syllogismes de l’amertume, c’est pour nous signifier que l’écriture ne sert à rien, ou à si peu. Si l’on tombe d’accord avec l’ami Cioran sur le constat, que répondre ? Devant ce paradoxe, un commentaire est-il seulement envisageable ?

Dépouiller la littérature de son fard, en voir le vrai visage, est aussi périlleux que déposséder la philosophie de son charabia.

Il est courant de constater que plus un texte est long, moins il est bon. La nature répond au principe d’économie, il devrait en être de même pour la littérature, cette forme d’expression de la vie des idées. Le meilleur des textes ne devrait jamais contenir un mot supplémentaire qu’en tant que de besoin pour ce qu’il entend signifier. Emil Cioran nous prévient : la philosophie, les systèmes de pensées, versent souvent dans le trop-plein de mots et tournent au verbiage. Tout système de pensée exhaustif fait aveu d’échec par son exhaustivité même.

La poursuite du signe au détriment de la chose signifiée ; le langage considéré comme une fin en soi, comme un concurrent de la « réalité », la manie verbale, chez les philosophes mêmes ; le besoin de se renouveler au niveau des apparences ; – caractéristiques d’une civilisation où la syntaxe prime l’absolu, et le grammairien le sage.

S’il fallait selon ce point de vue établir une hiérarchie de tout ce qui s’écrit alors la philosophie – ainsi que les sciences et les humanités – feraient partie des écrits de l’adolescence de l’âme, où celle-ci fait l’expérience des premiers émois de la pensée qui s’ouvre et se structure. Le philosophe ayant passé sa vie à construire un système complet n’aurait, à ce titre, pas su franchir ce premier âge de la réflexion. L’âme qui s’élève est censée retrouver la simplicité qu’elle avait tantôt quittée à la faveur de la fin des certitudes l’ayant conduit sur le chemin du doute et du questionnement.

Nos flottements portent la marque de notre probité ; nos assurances, celle de notre imposture. La malhonnêteté d’un penseur se reconnait à la somme d’idées précises qu’il avance.

Si la pérennité d’un texte reflète sa valeur, il faut bien constater que c’est l’aphorisme poétique qui a le mieux traversé les siècles et les millénaires. On pense aux textes bibliques, à ses paraboles et à ses psaumes ; aussi aux Gitas hindous et plus encore à l’antique Tao Te King, ce traité parmi les plus anciens et les plus profonds de la sagesse universelle. Par la simplicité et la fulgurance de ses aphorismes, on sent Emil Cioran s’approcher parfois d’une telle hauteur de vue.

Point de salut, sinon dans l’imitation du silence.

Cioran semble néanmoins assimiler la tragédie de l’existence au point de destination vers lequel celle-ci nous destine. Si la plénitude est le dépassement de tous les états de la pensée, alors elle ne saurait se réduire à cette lumière puissante mais exclusivement sombre qui éclaire ses intuitions. On ressent dans les considérations de Cioran comme un manque de cette pleine lumière sous laquelle un autre hymne est possible : celui dédié à la joie. Si l’optimisme béat maintient celui qui s’en contente à  la surface de l’existence, la posture de l’écrivain maudit se complaisant dans le tourment a-t-elle pour autant plus de sens ? Etait-ce le cas de Cioran ? Pas nécessairement, je me contenterai d’évoquer ce sentiment diffus à sa lecture.

Avec un peu plus de chaleur dans le nihilisme, il me serait possible – en niant tout – de secouer mes doutes et d’en triompher. Mais je n’ai que le goût de la négation, je n’en ai pas la grâce.

La littérature sert-elle à quelque chose ? Elle ne sert à rien, nous dit Michel Houellebecq dans la veine d’un Cioran. Les beaufs devant l’éternel se sont toujours instinctivement détournés de ce qu’ils considèrent comme un univers de vains jargonnages, de concours de postures. Ont-ils entièrement tort au regard des compétitions de petits egos auxquels se livrent parfois les écrivains de salon ou de plateaux télés ; voulant nous faire croire que c’est dans la littérature – c’est-à-dire dans leurs propres œuvres – que se loge la supérieure vérité des choses ? Assurément, Emil Cioran n’est PAS de cette race d’hommes.

Le « talent » est le moyen le plus sûr de fausser tout, de défigurer les choses et de se tromper sur soi. L’existence vraie appartient à ceux-là seuls que la nature n’a accablé d’aucun don. Aussi serait-il malaisé d’imaginer univers plus faux que l’univers littéraire, ou homme plus dénué de réalité que l’homme de lettres.

Et si la vérité au sujet de la littérature se trouvait quelque part entre la stupide évidence des uns et l’entourloupe sophistiquée des autres ? J’ai envie de croire que la littérature est cette béquille grâce à laquelle il est donné à tous les estropiés de la vie de réapprendre à marcher. Ceux qui n’ont pas ressenti l’envie ou le besoin de s’y aventurer ne s’engageront jamais dans cette entreprise faite de réflexion et d’effort, que l’on accomplit d’abord sur un texte pour ensuite la mener sur soi-même, selon une dynamique qui porte un nom et qu’on appelle parfois… la destinée humaine. C’est en cela que l’on peut encore accorder quelque crédit à la littérature. Et si l’un de ses grands buts n’est pas d’assurer une rente de situation à quelques philistins, mais bien de nous éduquer à vivre pleinement, alors il est possible de concevoir un dénouement heureux à une telle entreprise, même après la lecture des aphorismes pessimistes mais ô combien profonds – et salutaires pour la littérature et la civilisation de l’écrit – de Cioran.

 

Hank

buko_03Faut-il être né les deux pieds dans la merde pour souhaiter en sortir, n’ayant pas d’autre option que celle de la réussite ? C’est la question que se pose l’écrivaillon semi-habile en lisant Bukowski, et qui se rêve en auteur à succès. Réussir ou mourir… pour un Buko miraculé, combien sur le carreau ?…

Ne pas s’éterniser au fond de la merde, parce que même si la merde est une bonne école, on en connaît qu’elle a engloutis pour toujours.

– Contes de la folie ordinaire

Ah, qu’il est bon, le petit confort bourgeois qui nous maintient loin des galères, en même temps qu’il assoupit toute envie de se surpasser ! Face à l’adversité, tout le monde ne réagira pas avec l’énergie et l’humanité d’un Buko, tout écorché et désespéré qu’il fut dès les débuts de sa vie. Vu des quartiers tranquilles, tout ce petit monde grouillant de misère matérielle et morale – et dont Buko est issu -, se ressemble. Si Buko parle à tous ceux qui se reconnaitront dans sa chienlit, je crois pouvoir dire que les âmes véritablement bonnes sauront aussi trouver en lui un de leur semblable. La vie distribue ses cartes, heureux ceux qui sauront reconnaître les hommes capables de faire d’un tas de boue un peu d’or, c’est le signe qu’ils ne sont pas totalement perdus pour leur prochain !

Un être libre, c’est rare, mais tu le repères tout de suite, d’abord parce que tu te sens bien, très bien quand tu es avec lui.

– Nouveaux contes de la folie ordinaire

On dit souvent que le succès est le fait d’un malentendu. L’écrivain et son public se rencontrent dans la mesure de toute rencontre possible, un peu comme en amour. Comme dans un poème de Kipling, Buko a rencontré triomphe aprés défaite – ces deux mensonges – d’un même front. Le succès peut rendre con, il semble pourtant que l’ami Buko soit resté fidèle à lui-même, traversant l’existence comme un roc malmené mais comme un homme, envers et contre tout. Pas de revirement de vie, pas de rancoeur ni de revanche à prendre sur le reste du monde, mais peut-être une mélancolie pour toutes ces galères passées, indélébiles, que l’on peut lire dans ce regard de chien battu parfois volé par l’objectif.

un homme finit toujours par ne plus supporter la souffrance.

– Journal d’un vieux dégueulasse

Si le succès n’a pas changé Buko, c’est peut-être qu’au fond de son trou, il a trouvé le véritable trésor d’une vie réussie, la véritable source de toute joie : aimer, donner, exulter, s’enivrer, batailler ; ainsi que leur déclinaison à la portée des hommes et des chiens : baiser, jouir, se bourrer à en gerber, bastonner jusqu’à l’effondrement… et puis se relever. Vivre l’existence de façon pleine et entière, à sa propre façon.

Ta vie c’est ta vie, ne la laisse pas prendre des coups dans une moite soumission. Guette, il y a des issues, il y a une lumière quelque part, ce n’est peut-être pas beaucoup de lumière mais elle brise les ténèbres. Guette, les dieux t’offriront des chances. Connais-les, prends-les, tu ne peux pas battre la mort mais tu peux battre la mort en vie, parfois, et plus tu apprendras à le faire, plus il y aura de lumière. Ta vie c’est ta vie, sache-le pendant qu’elle t’appartient. Tu es merveilleux, les dieux attendent de se réjouir en toi.

– Le coeur riant

Lire Buko, c’est un peu vivre tout cela par procuration, tout en restant au milieu des trouillards engoncés dans leur petit confort dont Buko se moquait gentiment. Merci pour tout, l’ami.

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Charles ‘Hank’ Bukowski (1920-1994)

Le taoïsme face à l’éthique

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Calligraphie de « Songe d’une nuit tranquille » de Li Bai, poète du VIIIème siècle d’inspiration taoïste

Cet article fait suite à Taoïsme : une introduction

Dans notre introduction au taoïsme, nous avons présenté les grands traits de cette pensée tournée vers la contemplation.

Si le taoïsme et le confucianisme apparaissent comme deux écoles de pensées opposées, le rapport entre ces deux philosophies est historiquement plus nuancé. Dans les numéros 1 ainsi que 2 de la revue  en ligne Anaximandre, Thibault Isabel prend pour exemple deux figures emblématiques du confucianisme : Mengzi et Xun Zi. L’un comme l’autre s’appuient sur la pensée de leur Maître Confucius, mais selon deux éthiques distinctes.

Mengzi est plus proche d’une conception taoïste considérant que c’est le naturel en l’homme qui fonde sa bonté, tandis que la société est facteur de corruption. Xun Zi, quant à lui, défend la position contraire, considérant que c’est par l’éducation et le respect des règles sociales que l’homme développe sa  bonne nature tandis qu’à l’état naturel, il ne serait que calcul et convoitise vis-à-vis de son prochain. Il y a un clivage chez les confucianistes plutôt qu’un antagonisme entre une pensée-bloc taoïste et une pensée-bloc confucianiste.

Tchouang-tseu

Illustre figure du taoïsme, Tchouang-tseu est un peu le Diogène de la Chine antique. Anticonformiste radical se moquant ouvertement de Confucius et des confucianistes, de leur morale institutionnelle et rigide, il a développé une approche philosophique proche du cynisme. Confucius étant un élève de Lao Tseu, comme le relève l’histoire ou la légende, Tchouang-tseu considère qu’il en fut l’un des plus médiocres, dénaturant l’esprit du taoïsme. À ce titre, il s’accordait le droit de se moquer de Confucius et de dénigrer ses successeurs.

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Tchouang-tseu (Zhuangzi) : figure du taoïsme radical à la manière d’un Diogène. (IXème siécle av. J.-C environ)

Tout comme le cynisme, le taoïsme semble peu se soucier d’éthique appliquée. Le taoïsme de Tchouangt-tseu est teinté de misanthropie et d’une tentation pour l’érémitisme qu’illustre bien sa vie. Pourtant, les écrits et les poèmes de Tchouang-tseu  appartiennent à l’imaginaire collectif chinois, tout antisocial que fut son auteur.

Dans sa présentation du taoïsme, Marc Halévy reproche à la pensée confucéenne de transposer les règles du Ciel immuable à la vie des hommes, conduisant à simplifier et rigidifier ses règles. C’est effectivement ainsi que Confucius conçoit la politique lorsqu’il dit que « Gouverner par la vertu, c’est imiter la polaire immobile cependant qu’autour d’elle se meuvent les étoiles ». Pourtant, l’attitude taoïste contemplative dans le non-agir ne saurait pas plus conduire à la compréhension des mécanismes en jeu dans la relation sociale ! Dans un cas comme dans l’autre, on fait l’économie de l’étude psychologique d’une humanité qui, même si elle est animée par les forces fondamentales du cosmos, possède ses enjeux propres. C’est ce que relève Thibault Isabel dans la revue Anaximandre lorsqu’il commente le Zhengmeng, oeuvre majeure de Zhang Zaï :

Le Ciel désigne le principe de l’Etre ; or, ce principe nous engage lui-même á maintenir un équilibre entre le Ciel (l’aspect spirituel ou symbolique des choses), la Terre (leur aspect matériel) et l’homme (qui unifie les deux autres dimensions). Pour être en harmonie avec le monde, pour respecter la Voie du Ciel, l’homme doit bien par conséquent accepter de jouer son rôle spécifique au sein de l’unité cosmique : il doit équilibrer en lui l’idée céleste et la nature terrestre, pour que ses désirs et ses émotions, á partir de leur substance brute, prennent la forme plus élevée de l’humanité authentique, du cœur. Un homme qui prétendrait respecter le Ciel en se tournant exclusivement vers la sphère céleste, et négligerait la part naturelle et terrestre de l’existence, aurait tout simplement échoué á comprendre le Ciel qu’il affirme servir. Le Ciel est en lui-même dépourvu d’humanité, car il n’a pas d’émotions. Mais le Ciel (l’esprit) enseigne que la vie est au mieux quand la triade cosmique s’accomplit parfaitement : la Terre (la matière) est donc elle aussi sacrée, comme l’homme. Le saint doit sacraliser la Terre en lui, en reconnaissant la valeur de sa vigueur instinctuelle, et la raffiner á travers les symboles. Ainsi la Voie du Ciel est-elle consommée, dans l’équilibre que le sujet pensant et méditant fait naître en lui entre les deux polarités constitutives de la vie, synthétisées dans le troisième terme médiateur et dialectique qu’est son humanité.

Périodes tardives de l’Orient et de l’Occident : des écueils similaires

La Chine, tout comme l’Europe, a été traversée par nombre de crises culturelles au cours de son histoire. Si la Chine moderne est parvenue à sortir de la funeste expérience communiste du XXème siècle, c’est pour suivre l’Occident dans sa course à la production et à la puissance matérielle. Tout comme l’Occident, la Chine mobilise aujourd’hui tous ses moyens pour décrocher la croissance économique à tout prix, sans considération pour les conséquences sociales, écologiques ou simplement humaines de cette fuite en avant. La Chine a mis son pragmatisme séculaire au diapason de l’efficacité technicienne, tout comme l’Occident l’a précédée dans le mouvement au nom de l’omnipotence de l’homme sur son environnement. L’un comme l’autre sont finalement parvenus au même point de dénaturation de leur propre civilisation, impliquant un risque systémique sur une activité ne s’inscrivant plus dans aucun cadre ni horizon.

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Estampe de Qi-Baishi (XIXème siècle) : Le Chant du fleuve. Évocation du sage taoïste en prise et en harmonie avec la nature

Parmi les traditions antiques susceptibles de nous sortir de l’impasse, le cosmocentrisme de la pensée taoïste nous rappelle que, loin d’être la maîtresse du monde, l’humanité n’en est que l’un de ses aspects, tandis que la nature constitue le cadre de son existence. Terre, Homme, Ciel… l’actualisation de l’un des aspects du cosmos ne peut se faire au détriment ni dans l’ignorance des autres, mais dans un mouvement dialectique conduisant à leurs mutuelles réalisations. C’est le message du Dào.

Taoïsme : une introduction

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Le  Tao ou dào, en chinois  : « voie, chemin »

Selon le taoïsme rien n’est permanent, tout est évolution et mouvement. Seule la photographie du monde sur un temps court confère une illusion de permanence à l’esprit humain. Le Devenir précède l’Etre, et le monde est existence en son essence. Dans son essai sobrement intitulé Le Taoïsme, Marc Halévy reprend à maintes reprises l’image de la vague comme épiphénomène à la surface de l’océan. Ainsi en va-t-il de tout ce qui existe et vit : de la matière inerte aux existences humaines en passant par le monde végétal qui, de façon cyclique, se déploie et se retire au gré des saisons. Tout ne se déploie pas selon la même échelle de temps mais tout demeure éphémère,  impermanent devant l’éternité du Tao.

Qu’est-ce que le Tao ? Il est à vrai dire inutile de longuement spéculer sur sa réalité et sa nature. Par essence indicible et ineffable, échappant aux catégories de la raison humaine, la meilleure façon d’en parler est de nous mener jusqu’au point paradoxal au-delà duquel toute formulation échoue.

C’est selon cette démarche paradoxale que Lao Tseu approche le Tao dans le Tao Te King. Dans le Chapitre I, verset 1 (une traduction parmi d’autres) :

Le Tao nommé Tao n’est pas l’éternel Tao.

Le Nom nommé n’est pas l’éternel Nom

Sans Nom : origine de Ciel et Terre.

Avec Nom : mère des dix mille choses

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Lao Tseu – Illustration

Le sage taoïste conçoit le logos selon la trilogie Yin/Yang/Qi, dans une logique de complémentarité des contraires. Le Yin et le Yang permettent de saisir les nuances phénoménologiques lorsqu’on les associe selon les trigrammes du Yi King.

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Les trigrammes du Yi King, nuances phénoménologiques à trois niveaux (symboliquement des hommes, du ciel et de la terre) et sur la base des deux états Yin et Yang. A gauche : Leur disposition selon l’ordre dit du ciel antérieur, autour du Tai-Ji qui représente la complémentarité et la coïncidence des contraires au sein de l’Unité ou du « tao qui peut être nommé, et qui n’est [donc] pas le Tao » (Lao Tseu)

Pour le sage taoïste, l’action juste consiste à accomplir le juste geste au juste moment dans une réalité en évolution permanente.

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Le sage taoïste, à la recherche du geste juste et donc parfait, dans un monde en évolution permanente

Poursuivre la réflexion avec l’article Le Taoïsme face à l’éthique