Rhétoriques sans objet

Avec l’effondrement des twin towers du 11 septembre 2001 nous assistions, en plus du drame humain se déroulant sous nos yeux, à la fin d’un monde ancien, selon la formule d’Alexandre Adler. Cet évènement majeur clôturait la parenthèse historique qui avait vu s’affronter les deux blocs de l’Alliance atlantique de l’Ouest et de l’Union soviétique de l’Est. Bien que ne correspondant plus aux enjeux de la nouvelle donne géopolitique, il n’a pas fallu longtemps aux néoconservateurs américains des années Bush pour réactualiser cette rhétorique, héritée de la Guerre froide, que l’on pourrait qualifier d’anachronique, et même de rhétorique sans objet.

Au soir du 11 septembre 2001, le Président des Etats-Unis George W. Bush, s’adressant à une nation blessée et traumatisée par ces terribles attentats, prononçait un discours manichéen et simpliste faisant référence à une Amérique éternellement dépositaire des libertés. En 2002, ce même président qualifiait d’«Axe du Mal» un ensemble de pays jugés foncièrement hostiles et dangereux pour ces libertés. Nous découvrirons plus tard que cette rhétorique servira cyniquement d’alibi à une nouvelle ingérence : la « seconde guerre du Golfe » en 2003.

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«This is a day when all Americans from every walk of life unite in our resolve for justice and peace. America has stood down enemies before, and we will do so this time. None of us will ever forget this day. Yet, we go forward to defend freedom and all that is good and just in our world.»

 En tant que membre du Conseil de sécurité de l’ONU, la France a décidé d’opposer son droit de veto pour une intervention militaire en Irak sous drapeau des Nations unies. La diplomatie française, ayant exprimé un avis souverain que d’aucuns jugeront pro-arabe et opportun, jouissait néanmoins d’une certaine indépendance, héritée de l’audace d’un De Gaulle dans la courte période de la Libération d’après-guerre. Par ce choix, la diplomatie française avait résisté à l’injonction de l’Administration Bush de se positionner « avec l’Amérique » ou « contre l’Amérique » sur un axe allant du Bien vers le Mal, dans un conflit dont tout le monde s’accorde à dire qu’il fut un fiasco au regard des objectifs affichés, en plus d’être fondé sur une propagande mensongère et grossière.

Il faut bien reconnaitre que depuis, le vent diplomatique a tourné. On peut situer l’officialisation de ce virage avec la réintégration de la France, voulue par le Président Sarkozy, dans le commandement intégré de l’Otan. Ce revirement s’est poursuivi de l’intervention militaire qui, sous drapeau de l’Otan mais avec l’armée française en première ligne, a provoqué la chute du régime libyen de Kadhafi. Avec cette opération, la France entérinait l’alignement renforcé de sa politique étrangère sur les intérêts américains, et conjointement l’appauvrissement de son intelligence et de son indépendance diplomatique.

Qualifiés de « mini 11 septembre » par certains observateurs, les attentats du Bataclan de novembre 2015 en France ont donné lieu, de la part du gouvernement français, à des réponses étrangement similaires à la réponse américaine de 2001. De façon identique, le Premier ministre français Manuel Valls s’est lancé dans un discours magistral et assez abstrait pour s’adresser à un peuple français traumatisé par cette irruption de la violence barbare au cœur de leur capitale. Nous pouvons souligner le simplisme des idées contenues dans le discours, parlant de « l’esprit de la France, sa lumière, son message universel que l’on a voulu abattre ».

Pourtant, l’affaire semble plus confuse lorsque l’on apprend, au détour d’une dépêche, que le gouvernement français aurait refusé l’aide des services secrets syriens pour identifier les réseaux de djihadistes prêts à frapper, au motif qu’on ne discute pas avec le régime de Bachar El-Assad « bourreau de son peuple ». Par ailleurs, il suffit de connaitre un peu la situation géopolitique de cette région pour comprendre que Bachar El-Assad, en tant que musulman de la branche alaouite, est supporté par le régime chiite iranien, lui-même ennemi juré du régime wahhabite saoudien dont nous sommes censé être l’allié. Bref, nous évoluons dans un scénario où le simplisme manichéen des « va-t-en-guerre » le dispute au plus inavouable des cynismes.

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« Les soutiens, la solidarité venus du monde entier ne s’y sont pas trompés : c’est bien l’esprit de la France, sa lumière, son message universel, que l’on a voulu abattre. Mais la France est debout. »

Face à ce constat désolant sur l’état de la diplomatie française depuis son alignement renforcé sur les intérêts américains, on est en droit de se demander si tous ces moulinets n’ont pas d’autre but que de tromper l’opinion publique sur la réalité de la situation et des enjeux, ou bien si les promoteurs de ces discours y croient eux-mêmes. On se demande aussi laquelle des réponses est plus la inquiétante. Ecran de fumée ou aveuglement idéologique ? Certainement un mélange des deux, dans des proportions variées selon les individus et leur position dans la chaîne du pouvoir.

Sur le plan de l’analyse, il faut peu de mots pour qualifier une stratégie cynique. En diplomatie, il s’agit d’une forme parmi d’autres de mensonge au service de quelques intérêts, quand « la fin justifie les moyens ». Cette attitude, que l’on pourrait qualifier de moralement peu glorieuse, a l’avantage d’une efficacité certaine, même si les conséquences sur le long terme peuvent poser autant voire plus de problèmes qu’elles n’en résolvent, y compris pour ceux qui en usent à leurs fins. En effet, lorsque l’on gouverne en usant de la duplicité ou de la menace, il ne faut pas placer trop d’espoirs dans ceux que l’on tient ainsi, si un jour notre puissance venait à décliner. D’où l’intérêt, d’un simple point de vue utilitariste, de ne pas ignorer toute morale pour concevoir une gouvernance. Loin de justifier les moyens, la fin elle-même est infléchie par les moyens que l’on déploie pour y parvenir.

Intéressons-nous désormais à l’usage de la rhétorique sans objet, usant de termes vagues et abstraits pour identifier les acteurs et les forces en présence. Car que peuvent bien signifier des slogans tels que « lutter contre le terrorisme », « combattre les extrêmes », « faire triompher la démocratie/la justice/la liberté/les droits de l’homme »… quoi d’autre encore ? Ces ennemis ont-ils un visage ? Une identité ? On le voit, cette rhétorique débouche sur une analyse mettant sur un même plan le musulman suivant « le bel exemple » sur la voie du djihad, et le fol-en-Christ dont la radicalité se manifeste, aussi, par son comportement social. L’un comme l’autre pouvant être étiquetés extrémistes, on se contentera donc de les renvoyer dos à dos…

Lorsqu’on invoque la démocratie ou la république pour définir une société, de quoi parle-t-on sinon de sa forme institutionnelle, en faisant abstraction de tout le reste : sa culture, son territoire, son patrimoine, sa mémoire collective, son rapport au monde, son génie propre… c’est-à-dire l’essentiel de ce qui la fonde et tend son action ?! C’est bien l’aspect le plus informel et le plus superficiel de l’identité des sociétés qui est mis en avant dans de tels discours qui se veulent inclusifs, mais dont la définition du périmètre est tellement vague que le contenu qu’il désigne en devient évanescent, sans substance et sans objet.

poursuivre la réflexion avec « Au chevet de la pensée magique »

Au chevet de la pensée magique

(suite de la réflexion « Rhétoriques sans objet »)

freundDans son ouvrage « l’Essence du politique », Julien Freund a déjà analysé cette dérive dans le contexte des guerres européennes du 20ème siècle. En cherchant à nier l’existence de l’ennemi, sans que cette négation n’aboutisse à la disparition objective du danger qu’il fait planer sur nous, le politique se voit contraint de développer un discours sur un tout autre plan, et l’argument moral devient le recours tout trouvé.

Le diagnostic de Julien Freund porte notamment sur le Traité de Versailles et ses conséquences sur les relations entre la France et l’Allemagne, soulignant pertinemment que la nature du Traité n’était pas étrangère aux velléités de l’Allemagne qui s’ensuivirent pour réengager le conflit quelques années plus tard. En tant que partie assignée au rang de coupable moral – et donc avec qui on ne négocie pas –, l’Allemagne a été acculée par une dette insoutenable, unilatéralement décidée par les vainqueurs, en même temps qu’humiliée sur le terrain de la fierté nationale. Dans un même registre, le Tribunal International de la Haye a instruit le procès du gouvernement serbe de Milosevic pour ses crimes durant la guerre du Kosovo dans les années 1990, alors que rien n’a été entrepris pour lever le voile sur les crimes du camp d’en face. On imagine sans peine la rancœur, les sentiments d’injustice et les envies de revanche que cette « justice des vainqueurs » laissera dans les esprits de ceux dont on ne reconnait pas les préjudices de guerre, en plus d’avoir été défaits et vaincus par la coalition de l’Otan. Comme Julien Freund le résume bien :

« Une société sans ennemi qui voudrait faire régner la paix par la justice, c’est-à-dire par le droit et la morale, se transformerait en un royaume de juge et de coupable ».

Frappé d’indignité par son statut de coupable, le vaincu est soumis au bon vouloir du vainqueur qui, auréolé de son statut de victime, se sentira légitime pour revendiquer des compensations abusives et injustes, et se comporter comme le monstre qu’il a prétendu combattre.

Dès lors, plutôt que d’imaginer une société sans ennemis, ne serait-il pas plus sage que chaque société prenne conscience de ceux qui soit lui font face, soit qui sont le produit de son mauvais génie ? Plutôt que de songer vainement à les évacuer, ou à les reléguer à ses confins, les nommer pour mieux les affronter ne serait-il pas plus courageux, judicieux et responsable ? Pour commencer, c’est en chacun de nous que se déroule ce combat entre les passions et la vertu, il est donc illusoire de souhaiter bâtir une société qui rassemblerait les seules personnes de bonne volonté à l’exclusion des autres. Ensuite, si l’on considère qu’à l’image d’un individu, une société porte simultanément en elle des penchants barbares et une aspiration à se civiliser, il est également illusoire d’envisager une société nouvelle qui ne conserverait que la part lumineuse des anciennes, et qui reléguerait dans un même mouvement tous les mauvais génies au-delà des remparts de la Cité. Fonder un projet de société sur une telle approche relève de la pensée magique.

Chaque société développe un génie propre, qui est à la source de ses productions artistiques, intellectuelles, économiques, sociales. Mais chacune abrite aussi ses démons et ses propres maux. Bien sûr, il ne s’agit pas d’adopter une vision statique des sociétés. L’expérience de l’étranger, qui est le pendant sur le plan social de l’expérience intersubjective au niveau individuel, constitue un challenge d’intérêt général, dont l’enjeu n’est rien de moins que d’élever sa pratique de vie en société selon des critères d’appartenance de plus en plus inclusifs, moteurs et signes d’une élévation morale générale. Mais, comme tout ce qui est dynamique, organique et vivant, une société ne peut accomplir ces progrès que dans la limite de ses capacités, et selon un certain consentement des individus pour continuer le mouvement. Lorsque le changement ne dépend que de l’attelage de quelques cyniques, associés à quelques illuminés pour l’occasion, les intérêts des peuples deviennent rapidement la variable d’ajustement, pourvu que les affaires continuent pour les uns, et que rien ne s’oppose aux délires millénaristes des autres. Poser un projet de société dans ces termes est la meilleure garantie de semer désordre, malaise, confusion.

La rhétorique sans objet détourne le débat public sur de fausses bases et de faux plans. C’est le moyen le plus sûr pour trouver des solutions qui peuvent sembler pertinentes pour avoir fait l’objet d’un débat, mais qui répondent à une réalité illusoire, et sont donc inopérantes au regard de la situation et des enjeux réels. A rhétorique sans objet, répliques sans objet. Parmi ces écrans de fumées standards, on peut citer l’ensemble des débats sociétaux actuels en France, tels que le mariage pour tous, la laïcité positive, la république inclusive, l’identité nationale, l’antiracisme, l’inflation des lois mémorielles etc. etc.

Lorsque, sur la scène internationale, l’Etat américain prétend combattre le terrorisme ayant frappé sur son sol en faisant la promotion de la démocratie libérale et des droits de l’homme jusqu’aux confins de l’Afghanistan, cela prête à sourire lorsque l’on sait que ces mêmes Américains ignorent à peu près tout de la culture du lieu où ils exercent leur ingérence, au point de considérer celle-ci comme un galimatias de superstitions d’un autre âge, sans considération pour les richesses singulières qu’elle abrite ; inclinés à penser que les cultures, comme des objets comparables, peuvent être classés en termes d’infériorité/supériorité sur une échelle du progrès. C’est la mentalité yankee, mais aussi celle de la nouvelle diplomatie française cédant à l’ingérence, tentée par la négation de l’ennemi par le recours aux grands discours creux, aux concepts abstraits, à une morale simpliste, au prêt-à-l‘ emploi de la république et des droits de l’homme.

Cette attitude déséquilibrée, empreinte d’ignorance et d’un désintérêt certain pour les autres, tend à placer l’arrogance et le développement d’un sentiment d’appropriation de bon droit au cœur des motivations d’agir. Si cette attitude peut sembler payante sur le court terme, elle nuit en premier lieu à autrui, si bien que l’on aura tôt fait d’éveiller chez lui un sentiment de défiance et de résistance pour ce qui, de son point de vue, s’apparente à du mépris, à de l’exploitation, voire à une forme d’oppression.

A ce titre, la grille d’analyse psychologique de Thibault Isabel aide à comprendre ce phénomène de rupture de la relation, lorsque l’individu alimente la représentation qu’il se fait du monde avec ses seules images intérieures. Par cette démarche projective, l’individu reste prisonnier de lui-même, installé au centre des confortables illusions qu’il s’est lui-même créés… jusqu’au jour où la réalité, dans ce qu’elle a de plus brute et de plus étrangère, vient immanquablement frapper à la porte de nos vies et de nos illusions. Il apparaît dès lors salutaire de conserver une attitude d’écoute, empreinte d’humilité attentive, au reste du monde ; et de laisser à la réalité l’occasion de nous toucher, d’altérer de façon salutaire notre illusoire autosuffisance, afin de donner à nos représentations la seule forme qui vaille : celle d’un lien hybride issu de la rencontre entre notre conscience et tout ce qu’elle n’est pas. Lorsque cette démarche manque à l’homme, il n’est plus très loin de la folie. Que penser d’une puissance étatique dont le rapport avec ses pairs ressemblerait à la façon autiste dont le fou vit au milieu du monde qui l’entoure ?

La réduction manichéenne de l’intelligence diplomatique selon un recours incongru à l’argument moral, doublé d’une méconnaissance de l’étranger, ne peut conduire qu’à la confusion et au malaise. Si l’on comprend bien que cette tendance puisse être alimentée et entretenue par tous ceux à qui profite l’occultation des enjeux réels, il s’agit malgré tout d’une attitude irresponsable, qu’il faut à ce titre dénoncer, et dont le corollaire est le développement croissant et généralisé d’un sentiment d’exaspération, de défiance et d’injustice. S’il fallait comprendre pourquoi et comment la barbarie pût perdurer ici-bas, voici au moins un début d’explication. Et si le monde devait ne jamais être débarrassé de toute barbarie pour autant, un peu moins de cynisme en politique serait le bienvenu… l’Histoire nous est témoin qu’un tel infléchissement est possible ! Il permettrait d’apporter un peu de détente dans ce monde, de plus en plus intégré et multi-conflictuel, qui vient.

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De quoi Big Other est-il le nom ?

raspailEn 1973, Jean Raspail écrivait « Le Camp des Saints », un récit dont il dit ne pas s’expliquer, aujourd’hui encore, la source de son inspiration. On ne peut qu’être troublé par la vision prophétique de l’auteur, si on la met en parallèle avec la vague migratoire stupéfiante qui vient actuellement sur l’Europe, en provenance de l’Afrique subsaharienne, du Maghreb ou du Machrek ; conséquence d’un contexte géopolitique particulier où se mêlent : abaissement progressif des barrières frontalières européennes, instabilités géopolitiques dans les pays dont sont originaires les migrants, intérêts et opportunismes en tous genres.

Accompagné de la préface Big Other dans sa réédition de 2002, l’oeuvre-fiction de Jean Raspail a touché du doigt une idée fondamentale qui se situe au cœur des déséquilibres en cours dans ce vaste mouvement, inédit dans son amplitude, aux conséquences civilisationnelles potentiellement déterminantes pour tout un continent. Ce déséquilibre est à chercher dans une fausse compréhension – courante en Occident – du rapport à autrui, notamment dans un contexte interculturel.

En effet, si les sociétés européennes peuvent sembler particulièrement avancées sur les questions de tolérance, la reconnaissance d’un « droit à la différence » pour autrui n’implique pas forcément la réciproque de sa part, sauf à considérer que ses catégories soient nécessairement les nôtres, ce qui revient à paradoxalement… nier son altérité !

Ainsi, si l’on peut aisément concevoir qu’une attitude tolérante soit moralement élevée, et que « tout ce qui élève unit » comme le dit si bien Charles Péguy ; il faut garder à l’esprit que tout le monde ne raisonne pas nécessairement selon ces mêmes catégories. Si, par exemple, le désir de porter le conflit s’estompe parce que l’on a su reconnaître en l’autre un autre « je » bien que n’étant pas un autre « moi », la réciproque n’est pas forcément acquise, et cela doit être accepté comme tel… précisément au nom de l’altérité ! C’est dans cette omission courante que se loge  l’illusion humaniste de l’Occident actuel. Ce que Jean Raspail appelle : Big Other.

Si les guerres sont rarement justes lorsqu’elles sont basées sur l’idée d’impossibilité a priori de compromis avec autrui ; la défense est souvent légitime lorsque celui qui porte le conflit dans notre direction raisonne selon ce même manichéisme, dont il est légitime de se préserver. Lorsque, par exemple, l’une des parties raisonne en termes de rapport de force, la recherche d’un consensus peut être perçue, même si elle reflète une attitude moralement élevée, comme un signe de faiblesse ou un aveu d’impuissance, et donc une opportunité pour l’un de s’imposer à l’autre. Avoir les moyens de sa propre défense devient le corollaire nécessaire à la vertu de tolérance que l’on souhaite manifester, tant dans le respect que l’on doit à l’autre que dans le respect que l’on doit à soi-même en opposant à autrui les limites à ne pas franchir. Le recours à la force n’est pas entièrement soluble dans la tolérance.

Or cette compréhension de l’altérité, injuste dans son invitation à l’effacement de l’une des parties au profit de l’autre pour sauver les apparences de la vertu, semble cacher une autre illusion moderne et occidentale que l’on pourrait appeler « le rêve d’unité », dont Big Other résonne comme le nom. Il s’apparente fort à la tentation de vouloir liquider l’altérité pour parvenir à une parousie à portée de main d’homme.

En mettant son action en concordance avec un vaste projet d’unité basé sur la dissipation des différences, l’Europe cède au mirage de l’homothéisme, confondant agenda politique et plans divins dans une quête perdue d’avance. L’angélisme, comme ligne de conduite de l’action politique, peut dès lors se comprendre comme une attitude de fait démoniaque. Il ne faut pas chercher plus loin les raisons de l’échec de l’utopie socialiste et du Grand Soir, rapidement devenus un enfer sur Terre. Malheureusement, le syndrome Big Other en Occident ressemble étrangement à cette utopie, il n’est donc pas difficile de concevoir à quelles désillusions il nous expose…

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La non reconnaissance de l’altérité annihile toute réelle opportunité de rencontre, laissant place au malaise et à la confusion. C’est là tout le paradoxe de la relation intersubjective, par laquelle un rapprochement est possible entre deux altérités, sans que ce rapprochement ne puisse conduire jusqu’au point asymptotique de l’unité. Il s’agit d’une expérience ambivalente, à la fois enrichissante et au goût d’inachevé pour celui qui s’y aventurerait animé du secret désir d’y trouver une paix et une harmonie totales. L’altérité et la variété sont des réalités qui ne peuvent être évacuées du monde. La rencontre, le dialogue entre les consciences passe par l’acceptation qu’autrui est un autre « je » sans être un autre « moi », et que ses catégories ne sont pas nécessairement les miennes.

Nier l’altérité, c’est ne rendre service, à terme, ni à soi ni à l’autre ; c’est passer à côté des enjeux essentiels de la rencontre, mélange d’émerveillement face à tout ce monde dont la marche dépend si peu de nous, et de dépouillement pour cette même raison. Nier l’altérité, c’est rester dans l’illusion stérile d’un dialogue avec soi-même, et ne rendre hommage ni à la création, ni à son auteur.

La géopolitique à l’envers de la France

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Si démonstration restait à faire, l’expression « UMPS » n’a jamais été aussi vraie qu’à l’heure actuelle. Après avoir annulé la livraison programmée de navires Mistral à la Russie, les socialistes au pouvoir pavoisent aujourd’hui pour la vente d’avions de combat Rafale à l’un des régimes les moins recommandables de la planète, j’ai nommé : le Qatar.

La France, par la voix de ses élus, a choisi ses alliés et ceux avec qui il n’est pas possible de commercer. Alors que les régimes de la péninsule arabique sont despotiques, kleptocratiques, aux accointances dans le financement du jihadisme international ; nous tournons le dos à l’ensemble des pays ou mouvements qui, aujourd’hui, refusent de s’aligner sur l’Alliance atlantique, et constituent un sérieux contre-pouvoir aux hégémonies actuellement à la manœuvre, comme le jihadisme international ou les programmes à marche forcée de nivellement mondial sur les standards occidentaux postmodernes.

Rappelons que le chiisme, par exemple, constitue aujourd’hui l’un de ces contre-pouvoirs, et que le Hezbollah est en première ligne pour sauver le Liban à sa frontière Est du péril de Daesh, sans que les occidentaux ne se soient pour l’heure décidés à intervenir. Rappelons aussi que l’Otan, par ses manœuvres de déstabilisations en Ukraine,ne pouvait ignorer la réaction prévisible de la Russie, alors même que Kiev est le berceau culturel historique, le centre de rayonnement de la civilisation chrétienne orthodoxe jusque Vladivostok.

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Nos gouvernants socialistes nous donnent le sentiment d’avoir cédé aux sirènes du néoconservatisme américain, n’ayant de gauche que l’étiquette ou le nom. Triste agenda programmé, où les parangons de la tolérance ont épousé la rhétorique des « va-t-en-guerre » pour sauver leur conception bien à eux de la liberté et de la souveraineté. Triste alignement de nos élus, et le peuple français avec, sur ce qui se fait de plus hégémonique et de plus cynique en matière géopolitique. On notera au passage le mutisme dérangeant des médias mainstream censés nous informer. Mais Chut ! Dassault n’est pas grand actionnaire dans les médias pour rien, et la lâcheté déguisée en vertu vaut bien quelques trahisons …

De deux choses l’une : soit nous sommes gouvernés par des félons, soit il faut accepter que le peuple de France rejetant de tels choix n’appartient plus à la même communauté de destin que ceux qui sont à la manœuvre.

Dans les deux cas, l’heure est à la résistance ou à la résignation, soit par l’exil intérieur, soit par l’exil tout court.