Baudelaire prophète

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J’ai toujours aimé Charles Baudelaire. Et pourtant, l’homme m’aurait sûrement déplu si je l’avais croisé de son vivant. Trop aristocrate, trop dandy, trop écorché vif pour ne pas vous faire sentir sa défiance vis-à-vis de tout ce qui, de près ou de loin, renvoie à quelque idée de vulgarité ou d’attitude mal dégrossie.

Charles Baudelaire a, selon moi, touché les sommets de la littérature et de la langue française. Il existe beaucoup d’auteurs au talent comparable, mais Baudelaire sait, en plus du reste, rendre sa prose accessible, presque facile. Sa poésie est universelle par sa simplicité, en même temps que d’une puissance suggestive rarement égalée.

Charles Baudelaire était-il catholique ? païen à l’image de la sensibilité suggérée dans son poème « Correspondances » ? Monarchiste ? Contre-révolutionnaire ? Rien de tout cela en particulier, l’homme était juste indépendant de toute chapelle, tout penchant idéologique. S’il dénigrait l’un ou l’autre des courants de son époque, c’était pour exprimer son mépris pour tous ceux qui adhèrent à telle cause ou telle chapelle par grégarisme, épaisseur, ou paresse.

Charles Baudelaire, en plus d’être un des plus grands poètes de la littérature française, fut à sa façon un prophète visionnaire. Voilà ce qu’il écrit dans « Fusées » en 1851 :

 L’imagination humaine peut concevoir, sans trop de peine, des républiques ou autres États communautaires, dignes de quelque gloire, s’ils sont dirigés par des hommes sacrés, par de certains aristocrates. Mais ce n’est pas particulièrement par des institutions politiques que se manifestera la ruine universelle, ou le progrès universel; car peu m’importe le nom. Ce sera par l’avilissement des cœurs. Ai-je besoin de dire que le peu qui restera de politique se débattra péniblement dans les étreintes de l’animalité générale, et que les gouvernants seront forcés, pour se maintenir et pour créer un fantôme d’ordre, de recourir â des moyens qui feraient frissonner notre humanité actuelle, pourtant si endurcie? — Alors, le fils fuira la famille, non pas à dix-huit ans, mais à douze, émancipé par sa précocité gloutonne ; il la fuira, non pas pour chercher des aventures héroïques, non pas pour délivrer une beauté prisonnière dans une tour, non pas pour immortaliser un galetas par de sublimes pensées, mais pour fonder un commerce, pour s’enrichir, et pour faire concurrence à son infâme papa, fondateur et actionnaire d’un journal qui répandra les lumières et qui ferait considérer le Siècle d’alors comme un suppôt de la superstition. — Alors, les errantes, les déclassées, celles qui ont eu quelques amants et qu’on appelle parfois des Anges, en raison et en remerciement de l’étourderie qui brille, lumière de hasard, dans leur existence logique comme le mal, — alors celles-là, dis-je, ne seront plus qu’impitoyable sagesse, sagesse qui condamnera tout, fors l’argent, tout, même les erreurs des sens! Alors, ce qui ressemblera à la vertu, que dis-je, tout ce qui ne sera pas l’ardeur vers Plutus sera réputé un immense ridicule. La justice, si, à cette époque fortunée, il peut encore exister une justice, fera interdire les citoyens qui ne sauront pas faire fortune. Ton épouse, ô Bourgeois! ta chaste moitié, dont la légitimité fait pour toi la poésie, introduisant désormais dans la légalité une infamie irréprochable, gardienne vigilante et amoureuse de ton coffre-fort, ne sera plus que l’idéal parfait de la femme entretenue. Ta fille, avec une nubilité enfantine, rêvera, dans son berceau, qu’elle se vend un million, et toi-même, ô Bourgeois, — moins poète encore que tu n’es aujourd’hui, — tu n’y trouveras rien à redire; tu ne regretteras rien. Car il y a des choses, dans l’homme, qui se fortifient et prospèrent à mesure que d’autres se délicatisent et s’amoindrissent; et, grâce au progrès de ces temps, il ne te restera de tes entrailles que des viscères! — Ces temps sont peut-être bien proches; qui sait même s’ils ne sont pas venus, et si l’épaississement de notre nature n’est pas le seul obstacle qui nous empêche d’apprécier le milieu dans lequel nous respirons?

Qu’ajouter ? Baudelaire exprime ici toute la mélancolie de son rapport contrarié au monde, en même temps qu’une vision prophétique du cauchemar spirituel logé derrière le mot « progrès ». David Herbert Lawrence se fera le relais, quelques années plus tard, des mêmes intuitions, ajoutant au constat d’un abaissement de la vertu au niveau des valeurs bourgeoises, celui de la défiguration de la campagne anglaise sous les coups d’une industrialisation inconsidérée, hideuse et triomphante.

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