Pourquoi l’URSS ?

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Certains épisodes de l’histoire et du passé nous paraissent si stupéfiants et nous sont si étrangers qu’ils semblent difficiles à expliquer. Au vu de leurs bilans désastreux, comprendre leurs mécanismes est pourtant nécessaire. Pourquoi l’URSS ? Comment la Russie tsariste orthodoxe a-t-elle pu basculer aussi facilement dans le socialisme révolutionnaire et son désastre social, politique, culturel et humain ? Les écrivains russes de cette période nous apportent quelques clés d’explication, et nous tâcherons de leur apporter un éclairage supplémentaire avec les réflexions de Thibault Isabel tirées de son essai A bout de souffle.

Fiodor Dostoïevski est à compter parmi les écrivains russes au diapason de l’âme de leur peuple, tant dans ses aspects sombres que glorieux. Il a su prévoir, en même temps que décrire sous une forme romanesque et littéraire, l’avènement de la révolution socialiste sanglante dans son roman magistral Les Possédés. Au cœur de l’explication de Dostoïevski se trouve l’idée qu’il existe dans toute société des individus nihilistes, que le contexte politique de la Russie de la fin du XIXe siècle va favoriser pour  exercer leur pouvoir de destruction.

Avec Alexandre Soljenitsyne, nous accédons à une compréhension moins psychologique et plus sociologique. Dans son étude historique Deux Siècles ensemble, Soljenitsyne explique l’avènement du Grand Soir par l’existence d’individus bercés par les idéaux révolutionnaires de la Russie de l’époque. comme Léon Trotski. La Révolution française et la Terreur étaient des références pour ces idéalistes révolutionnaires. On pourrait qualifier le noyau dur des révolutionnaires de cette époque de bas-clergé universitaire, en sachant trop pour ne plus vouloir être assimilé au peuple mais pas assez pour changer réellement de hauteur de vue. Ils sont l’équivalent, sur un plan intellectuel, de ceux que nous appelons aujourd’hui les idéologues de plateau.

Pour autant qu’elle soit abondamment renseignée et historiquement avérée, la thèse de Soljenitsyne est souvent décriée comme antisémite. L’auteur constate en effet que les premiers révolutionnaires étaient souvent de culture juive, et que cette judaïté est à prendre en considération pour décrire la vague révolutionnaire. Il s’agit en effet de comprendre comment des individus s’organisant en groupuscules ont été tentés par un projet révolutionnaire d’inspiration messianique, qui apparaît au final comme une singerie de leur culture d’origine. Ces révolutionnaires furent doublement des fossoyeurs : de leur culture d’origine et de la culture de leur pays hôte. Les participants les plus zélés de la révolution russe, parmi lesquels nous pouvons compter les assassins du tsar Nicolas II et sa famille, peuvent à juste titre être considérés comme un fléau pour ceux qu’ils ont décimé, ceux qu’ils ont contribué à faire décimer, et ce au nom de quoi ils ont commis leurs crimes. Les révolutionnaires de la première heure furent d’ailleurs liquidés par le futur guide de la Révolution Joseph Staline. Ce que d’aucuns considèrent comme une révolution dans la Révolution ; comme une contre-révolution nationaliste et antijuive profitant du chaos provoqué par la première vague révolutionnaire.

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17 juillet 1918 : l’assassinat de Nicolas II et de la famille impériale russe par la fange révolutionnaire

À la lumière de nos écrivains connaissant la société russe de l’intérieur, on peut néanmoins se demander pourquoi et comment la Révolution a pu se diffuser avec autant de facilité, comme si la société russe de l’époque ne possédait pas les éléments culturels pour voir poindre la menace et s’éviter de sombrer. En effet, la réussite d’un projet politique – a fortiori révolutionnaire -, semble difficile sans l’adhésion d’une partie  de l’opinion et des consciences. Or, il semble bien que les idées révolutionnaires aient non seulement fait leur chemin dans la société russe de l’époque, mais qu’elles aient suscité de nombreuses vocations pour s’engager dans un projet mortifère.

À ce titre,  nous allons découvrir une nouvelle explication, inspirée de la lecture de l’essai A bout de souffle de Thibault Isabel. Dans son chapitre faisant l’éloge de la voie du milieu, Thibault Isabel propose une clé supplémentaire pour comprendre un tel basculement, basée sur un regard critique de la civilisation chrétienne, de ses présupposés et ses fondements. Une des critiques principales vis-à-vis du christianisme et des religions monothéistes révélées tient à la position transcendante et en dehors du monde reconnue au Dieu créateur. Dans leur rapport à un Dieu transcendant, les monothéismes développent une vision absolutiste qui a tendance à placer les croyants dans une situation de soumission de leur volonté à une puissance absolue, et par voie de conséquence au corps sacerdotal dépositaire de la foi ou s’en faisant le représentant, ainsi qu’à ses dogmes. Elles privilégieraient la tentation fanatique à l’exercice du libre arbitre. Si la société russe a aussi facilement basculé dans le Grand Soir révolutionnaire, ce pourrait être  parce que l’on peut facilement substituer un horizon eschatologique à un autre aux yeux du croyant lambda, pour peu que cet horizon s’articule selon des schémas de pensées qui lui sont familiers. Rien ne ressemble plus à un absolutisme qu’un autre absolutisme. Cette explication, on peut d’ailleurs l’adresser aussi bien aux sociétés chrétiennes de l’époque qu’au judaïsme dans ce qu’ils ont en commun : une foi en un Dieu unique et transcendant.

Cette critique, nous l’entendons. Dans un souci de justesse, il faut comprendre sa pertinence et ses limites. Si le judaïsme et le christianisme peuvent être rapprochés en tant que monothéismes voisins, il faut aussi être conscient de ce qui peut les distinguer, parfois radicalement. Du reste, c’est au sein même du monde chrétien, et pas seulement selon un regard extérieur à celui-ci, que de tels reproches ou réserves peuvent être émis, montrant par là que la tentation absolutiste ou fanatique n’est pas propre au monde chrétien, mais à certaines de ses époques et expressions. Les protestants, pour ne citer qu’eux, reprochent régulièrement aux catholiques leur dogmatisme et leur manque d’entrain à encourager les fidèles à lire et commenter la Parole révélée, à ne pas faire plus souvent appel à l’effort de discernement individuel. Du reste, le christianisme, s’il est une religion révélée, peut aussi être considéré comme n’étant pas absolument transcendant du fait de la venue, selon le credo de la foi, de Dieu sur Terre en la personne du Christ. Cette irruption de Dieu dans le monde fait du christianisme une religion transcendante tempérée par une immanence – que d’aucuns qualifieraient de pagano-compatible.

La réalité du monde chrétien est donc à nuancer. Néanmoins, le rapprochement opéré par Thibault Isabel entre les schémas psychologiques révolutionnaires et les schémas psychologiques liés aux horizons eschatologiques des grandes religions révélées est une clé supplémentaire pour expliquer comment la société russe, pourtant profondément religieuse et orthodoxe, a pu aussi facilement se laisser séduire par les idéaux révolutionnaires et basculer dans le totalitarisme.

Existe-t-il un modèle de société idéal ?

Si donc la société russe orthodoxe semble avoir échoué – au XXe siècle du moins -, à enrayer la dérive totalitaire et révolutionnaire, faut-il en conclure qu’elle s’appuie sur une tradition insuffisamment consistante ou dépassée ? Sans l’assentiment des individus, le totalitarisme ne peut s’imposer, même s’il dispose de ressources et de moyens exogènes pour lancer son offensive. La question se pose dès lors selon deux points de vue : le message chrétien est-il porteur d’une faiblesse laissant la porte ouverte aux prochains fanatismes et autres totalitarismes ? Ou bien est-ce sa mise en oeuvre par l’Église – orthodoxe russe en occurrence -, qui a failli ?

Concernant l’organisation sociale, la vie des sociétés n’est pas possible sans l’implication de ses membres, il existe donc un lien de cause à effet entre l’implication des individus dans un corpus de valeurs et la qualité avec laquelle celles-ci sont vécues et exprimées. Et comme de façon réciproque le corpus des valeurs d’une société est tributaire de l’intelligence qui a été placée dans celui-ci par la plupart ou par chacun, on peut parler d’interaction entre l’individu et sa communauté sur le plan de la vie des valeurs et des idées. À cette interaction vient s’ajouter, de façon fondamentale et significative dans les religions révélées, une dimension transcendante de la source des idées, des commandements et des lois. Est-ce par là que le bât blesse ? On pourra opposer à cet argument qu’une approche immanente recourt à sa façon au même procédé, sauf qu’elle situe le divin dans le monde et non en dehors de lui. Les sagesses immanentes considèrent aussi à leur façon – et à juste titre -, qu’il existe des apports extérieurs aux seules relations interindividuelles qui entrent en compte pour concevoir la culture, le rapport au logos et au cosmos.

Fort de cette réflexion, on peut donc émettre un premier jugement sur la qualité d’un système de valeur quant à son aptitude à mobiliser l’imagination, l’intelligence et l’initiative de chacun dans la vie culturelle de la Cité. C’est encore une fois le reproche fait aux catholiques par les protestants, rejoignant la thèse de Max Weber sur l’éthique  du protestantisme comme terreau favorable à la création de richesse et au développement économique, là où l’institution catholique a préféré, à la fin de la Renaissance, maintenir son magistère moral sur les âmes plutôt que d’accorder quelque confiance à l’initiative de sujets partiellement affranchis du dogme (thèse développée par Alain Peyrefitte dans La Société de confiance).

Concernant désormais le seul aspect du contenu de la foi ou d’un système de valeurs, faut-il considérer que seule l’implication des individus compte dans la qualité d’un système, indépendamment de ses soubassements philosophiques ou métaphysiques fondamentaux ? Nous entrons ici dans la sphère de l’intime conviction et de l’intuition, non catégoriquement affirmable ou infirmable. On peut néanmoins « juger l’arbre à ses fruits », ce qui suppose beaucoup de connaissance historique, de justesse philosophique, d’effort d’objectivité, sachant qu’aucun système n’est parfait. Nous connaissons les dérives ayant eu lieu au sein des sociétés européennes christianisées, mais nous reconnaissons aussi les splendeurs d’inspiration et de création dont elles ont fait preuve. Nous pourrions aussi transposer le constat aux sociétés islamiques, à la société juive, aux sociétés orientales bouddhiques, hindouistes ou taoïste ; aux sociétés amérindiennes, aux sociétés animistes d’Afrique ou d’ailleurs, aux civilisations antiques disparues, aux grands projets humanistes nés sur le sol européen comme le fédéralisme proudhonien plébiscité par Thibault Isabel. Bien souvent, il existe une forme intelligente dans chaque tradition, sans aller jusqu’à affirmer que toutes les traditions se valent en terme d’aptitude à générer de façon durable une société de justice et d’épanouissement pour le plus grand nombre.

La nouvelle Russie a certainement acquis, au prix fort de son histoire, une connaissance aiguë du risque totalitaire et de ses conséquences. Est-elle pour autant immunisée pour l’avenir ? La société russe retrouve un certain engouement pour la foi chrétienne orthodoxe et semble renouer avec des traits permanents de son histoire, comme son régime politique basé sur la personnification du pouvoir, notamment. Parmi les enjeux civilisationnels pour les décennies qui viennent, il en est un qui, dans le contexte actuel, vient immanquablement à l’esprit : la montée du péril islamiste à l’échelle mondiale. La société russe est-elle immunisée face à celui-ci ? Qu’en est-il de l’Europe sécularisée, et plus généralement de l’Occident ? Si le triste schéma du mal nommé « Printemps arabe » ou de la guerre civile d’Algérie des années 1990 sur fond de montée inexorable du fanatisme devait se reproduire, qui serait immunisé face à ce péril, étrangement identique dans sa forme au péril communiste révolutionnaire ? Quo des autres enjeux : économiques, géopolitiques, écologiques, culturels, humains ? L’avenir apportera son lot de réponses.

Les sociétés sont d’autant plus vertueuses qu’elles sollicitent ce qu’il y a de meilleur en chacun, et chacun donne ce qu’il a de meilleur en lui lorsqu’il est vertueusement sollicité. La réussite d’une telle alchimie conserve en dernière analyse sa part d’imprévisibilité et de  mystère. Une fois encore, nous jugerons l’arbre à ses fruits.

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