Au pays de l’édition – L’enquête

investigation_01Des années de réflexion et de lectures personnelles, une envie de produire un article qui se transforme en un début d’essai, et c’est l’idée d’être publié qui, petit à petit, fait son chemin… et pourquoi pas moi ? Passé la surprise d’envisager une option que je n’avais jamais clairement formulée, vient le temps de l’enquête. Le Web est là pour m’apporter des éléments de réponse, en même temps que la question a certainement été inconsciemment suscitée par le fait que beaucoup d’informations sont aujourd’hui à portée de main, pour celui qui se donne quelque peine de chercher. Cette enquête s’avère rapidement passionnante, et je découvre avec un plaisir certain ce nouvel univers qui m’était jusque-là inconnu : le monde de l’édition.

Editeurs, écrivains, distributeurs, diffuseurs, petits acteurs et gros bonnets, modèles économiques, virage numérique… je m’aperçois assez vite qu’en guise d’univers, il s’agit d’un écosystème foisonnant et passionnant. Quel pourrait-être ma place dans ce microcosme, si je devais en avoir une ? Ma problématique n’est, à vrai dire, pas bien compliquée, et même si je l’imagine dans un premier temps particulière, je perçois vite son étrange ressemblance avec tous ces témoignages glanés au fil des sites et des fora dédiés à l’édition.

Grâce aux différents moteurs et liens sur le Web, j’entame à mon tour la tournée virtuelle des maisons d’éditions. La ligne éditoriale de certaines d’entre elles me semble plus proche de mon travail que d’autres, bien que curieusement j’ai toujours un peu de mal à me projeter. Assez rapidement, je me trouve dans une situation paradoxale, qui est peut-être le fruit d’une fausse impression, mais que je vous livre telle quelle : les maisons dont la ligne éditoriale est proche de ma démarche vont me rester inaccessibles. À cela, me semble-t-il, plusieurs raisons : je suis autodidacte, je n’ai aucune référence, et j’ai peu à peu pris conscience de l’état du marché de l’édition et des poids respectifs de ses acteurs. Nous vivons en effet une époque où jamais autant de personnes n’ont aspiré à être publié, en même temps que nous assistons, depuis quelques années, à l’érosion lente d’un lectorat traditionnel réorienté vers le multimédia.

Je consulte les parutions des maisons d’éditions, et je retrouve tous ces grands noms dont j’admire les travaux : Anselm Grün, Bertrand Vergely, François Cheng, Matthieu Ricard… il me semble à peu près évident que mon nom n’a pas sa place auprès des leurs. Ces écrivains, ces philosophes, sont des pointures dans leurs domaines, leur CV est long comme le bras, la question d’être publié ou pas, dans leur cas présent, ne se pose pas même si, il est vrai, elle peut se poser pour d’autres auteurs ou d’autres ouvrages que nous ne citerons pas… Le monde de l’édition a aussi ses raisons que la raison ignore, mais ne soyons pas mesquins, restons beau joueur !

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Chez les éditeurs, les piles de manuscrit s’accumulent, et il s’agit de sortir du lot avec le sien !

Parallèlement à ce constat personnel, bon nombre de maisons ont l’honnêteté d’afficher la couleur : les jeunes auteurs sont acceptés au compte-gouttes, et les délais d’attente sur envoi de manuscrit s’échelonnent entre quatre et six mois, se soldant la plupart du temps par une absence de réponse, ou une réponse négative, parfois augmentée d’un courrier circonstancié, parfois pas. Il faut du reste se mettre un instant à la place des maisons d’édition, et comprendre que leur vision du marché est certainement bien plus réaliste et conséquente que celle du dernier essayiste venu, qui n’a pas tous les éléments de l’équation économique en tête.

J’apprends du reste, au hasard de mes démarches, qu’un éminent scientifique comme Hubert Reeves s’est vu refuser le manuscrit de son célèbre essai Patience dans l’azur une quarantaine de fois, avant d’être finalement retenu et publié ! Connaissant mon niveau de patience, il est certain que je ne souhaite pas m’engager dans une telle attente, sous les auspices de la plus complète incertitude !

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Rencontre avec les Éditions du Puits de Roulle

(suite de l’article « Au pays de l’édition – L’enquête »)

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Durant mes dizaines – ou peut-être centaines – de pérégrinations sur le Web, je me souviens être passé par le site des Éditions du Puits de Roulle, que j’avais notifié dans un coin de ma mémoire avant de passer aux autres. Il y avait notamment sur le site de l’éditeur une petite vidéo qui m’avait assez plu, présentant une étude sociologique de Tarik Yildiz qui, je m’en souvenais clairement, avait fait le buzz sur les réseaux sociaux au moment de sa sortie en 2012. Etant donné le sujet abordé, il s’agissait clairement du type d’ouvrage que les maisons d’éditions ne s’empressaient pas de retenir et de publier. Pourtant, les Éditions du Puits de Roulle avaient eu l’audace de le faire, et de mon point de vue c’était notable. C’est alors que l’idée de contacter cette maison a fait son chemin. En effet, bien que n’étant pas forcément spécialisé dans la publication d’essais en sciences humaines, je me retrouvais néanmoins dans sa démarche générale et sa sensibilité. Outre une certaine audace démontrée dans ses choix, cette maison était engagée dans la cause animale. Il s’agit-là d’un combat dans lequel je pouvais me reconnaître, ainsi que de façon connexe, retrouver la thématique de mon essai.

À partir du moment où je suis rentré en contact avec Stéphanie Lahana des Éditions du Puits de Roulle, l’affaire s’est déroulée assez naturellement. J’ai opté pour la formule que la maison propose sur son site pour de jeunes auteurs comme moi, sous le libellé « prestation en autoédition » dans la collection Antipode.

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Stéphanie Lahana

Je veux ici insister sur la pertinence de ce type de prestation, au regard de ma compréhension de l’état du marché du livre. En effet, la situation semble de plus en plus défavorable pour l’auteur en tant qu’acteur économique, mais aussi pour l’éditeur et le diffuseur du fait de la lente érosion du lectorat traditionnel. De ce fait, le risque financier a mécaniquement augmenté pour l’éditeur, qui doit plus que jamais sélectionner des manuscrits non seulement de valeur, mais aussi commercialement porteurs pour de triviales questions d’équilibre financier. Du reste, c’est tout le circuit du livre qui est actuellement sous pression, comme par exemple les librairies indépendantes face aux mastodontes de la vente en ligne tels qu’Amazon et consorts.

Si donc, en tant qu’auteur, on croit dans son manuscrit, il est tout à fait concevable, eu égard à l’état du marché, d’endosser une partie du risque financier de son projet, ce qui revient à faciliter la décision de l’éditeur pour vous suivre. Le contrat qui lie l’auteur à l’éditeur s’en trouve du reste modifié en conséquence, puisque le retour sur les ventes, plutôt que d’être d’une dizaine de pour cent (10%) dans l’édition à compte d’éditeur, tourne aux alentours des cinquante (50%) à soixante quinze pour cent (75%) pour l’auteur, qui a pris en charge les frais de maquettage et de tirage.

Bien sûr, tout le monde n’est pas prêt à s’engager financièrement, par ailleurs nous avons tous nos propres seuils au-delà desquels il n’est pas question d’aller. Du reste, toutes les maisons ne fournissent pas forcément la même prestation, en termes de prix d’une part, de qualité d’autre part, mais aussi, et je pense que le point essentiel est ici : en termes de rapport qualité/prix et de proposition de contrat.

En ce qui concerne mon projet au sein des Éditions du Puits de Roulle, l’équation est relativement simple : l’opération sera neutre financièrement si je vends quelques centaines d’exemplaires de mon ouvrage, dans une fourchette de 300 à 400 environ. Au-delà, l’opération est légèrement bénéficiaire. En deçà, et quand bien même il ne s’en vendrait qu’une centaine, l’opération sera déficitaire du montant d’une semaine de vacances aux sports d’hiver… ce qui d’ailleurs tombe assez bien puisque je ne suis pas très « sports d’hiver » 😉 !

Comment, dans la problématique qui est la mienne et les objectifs qui sont les miens, ne pas endosser ce pari financier somme toute raisonnable alors que, par ailleurs, je crois dans mon livre ? Et comment, selon ce même raisonnement, prétendre demander à une maison d’édition qu’elle vous publie si vous ne concevez pas que votre livre se vendra à quelques centaines d’exemplaires au moins ?

Bien sûr, la réalisation d’un livre peut répondre à d’autres critères, et chacun posera l’équation un peu différemment, accordant plus d’importance aux revenus de ce côté-ci, plus d’importance au besoin ou à l’envie de consigner un témoignage de vie de ce côté-là. Dans mon cas particulier, il s’agit de publier à moindre frais le résultat d’un travail qui, au fond, me tenait inconsciemment à cœur depuis de nombreuses années. C’est en tout cas dans ces termes que j’ai posé ma propre équation.

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Mirages et vertus de la nouvelle économie du livre

(suite de l’article « Rencontre avec les Éditions du Puits de Roulle »)

numerique_01Comme à peu près tous les marchés, celui du livre ne reste pas étranger à la révolution du numérique. J’y vois une formidable opportunité, en même temps que le développement de certains écueils. Il me semble assez évident que je suis bénéficiaire de cette démocratisation de la publication puisqu’aujourd’hui, il existe une formule économique dans laquelle je peux me retrouver pour faire publier mon ouvrage. En même temps, je n’ai pas souhaité m’orienter vers l’auto-publication « pure et dure », sans garde-fous ni filet, pour les raisons que je vais expliciter.

Sans préjuger d’un tel choix, celui-ci me semble assez périlleux puisqu’il nous tient à l’écart de toute l’expérience et du savoir-faire des professionnels de l’édition. Avec du recul, je peux affirmer que le service rendu par un éditeur vis-à-vis de son écrivain est encore plus critique et nécessaire que je ne l’imaginais, alors même que j’étais déjà assez conscient de son utilité au moment de me lancer. À ce titre, je veux souligner le travail remarquable de relecture de Stéphanie Lahana, qui n’est pas étranger à la qualité et au rendu final de l’ouvrage, y compris dans son contenu. Je pense sincèrement qu’il s’agit d’une prestation incontournable, que la stricte auto-publication tend à escamoter, alors qu’elle me semble essentielle au succès futur de l’ouvrage.

Lorsque l’on parcourt les différents fora dédiés à l’auto-publication, on s’aperçoit assez rapidement que la formule contient beaucoup de contraintes ou de désagréments que l’auteur novice peut difficilement voir venir, et qu’il va amèrement découvrir au fil de l’avancement de son projet. Pour citer quelques exemples de déconvenues relevées ici ou là, il semblerait que l’impression à la demande du modèle de l’auto-publication implique, dans beaucoup de cas, de longues semaines d’attente et de délais, lorsqu’auprès d’une maison d’édition classique, ce n’est que l’affaire de quelques jours. Le coût unitaire de l’impression « à la demande » en auto-publication semble du reste notoirement plus élevé.

Autres exemples : la qualité du papier, de la reliure et de l’ouvrage ne sont pas toujours au rendez-vous. En cas de modification de dernière minute des ultimes fautes et coquilles, il peut vous en coûter de grosses tracasseries. Quant aux distributeurs, on peut déplorer le fait – mais c’est ainsi aujourd’hui – qu’il recevront votre ouvrage avec scepticisme, n’ayant pas toujours le temps, la ressource, ou tout simplement l’envie de se plonger dans votre œuvre pour juger de sa qualité, alors même que vous avez pris quelques risques en vous affranchissant précisément de tous les précieux conseils et savoir-faire de l’éditeur pour faire de votre ouvrage un produit de qualité réellement abouti.

Une autre alternative s’offrait à moi, qui consiste à produire, pour un coût moindre, une version exclusivement numérique au format ebook. En ce qui me concerne – et là encore il s’agit d’une option personnelle – je ne me retrouvais pas dans une telle formule, faisant partie de ce lectorat qui aime le livre, y compris en tant qu’objet, et dont la bibliothèque occupe une place centrale au domicile. Loin de refuser cette nouvelle forme d’accès à la lecture, il me semble que le livre électronique va constituer une réelle alternative au livre papier, mais sans se substituer à lui. En d’autres termes, il y aura toujours des livres papier, en coexistence avec la version numérique. Du reste, même si le livre numérique est en croissance régulière, il décolle un peu moins vite que ne peuvent le revendiquer les plus zélés partisans de la high tech. Je fais moi-même partie de ces nouveaux lecteurs depuis début 2016 seulement, à la faveur d’une tablette offerte pour les fêtes de fin d’année.

Ce petit billet s’inscrit dans l’envie de partager cette belle expérience dans le monde de l’édition, qui n’est peut-être que le début d’une longue et belle aventure. Bien sûr, l’enjeu pour moi est aujourd’hui de faire rencontrer son public à mon essai Mimésis, Intersubjectivité et relation sociale. Du reste, je me rêve déjà en rédacteur d’un nouvel ouvrage, en étant conscient de la masse de travail à accomplir pour y parvenir 😉 ! Quelques idées sont déjà en germe, ainsi que l’envie de renouveler cette formidable aventure qu’a constitué la réalisation de mon petit ouvrage.

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Baudelaire lecteur – Portrait de Charles Baudelaire par Gustave Courbet (1847)

Le mot de la fin : vive le(s) livre(s), et bonne(s) lecture(s) à tous !

Sylvain Fuchs

Le renouveau de la recherche par l’approche systémique

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La recherche scientifique classique est largement héritière de la pensée post-cartésienne, basée sur la méthode consistant à « diviser chacune des difficultés que j’examinerais, en autant de parcelles qu’il se pourrait et qu’il serait requis pour les mieux résoudre. ». Bien que cette démarche analytique exhaustive ait porté beaucoup de fruits, elle tend à se heurter à des difficultés majeures, si tant est qu’une compréhension toujours plus grande et intime des phénomènes complexes demeure le souci premier de la recherche. Tâchons d’illustrer ces limites de quelques exemples :

  • Dans le domaine de la recherche physique, on sait désormais, depuis les illustres travaux du début du siècle dernier menés par Louis de Broglie, Werner Heisenberg, Max Planck et tant d’autres, que l’observation des phénomènes quantiques a un impact sur le phénomène lui-même à l’échelle de l’atome, de l’électron, du photon et de sa forme ondulatoire associée. L’observateur est difficilement dissociable de ce qui est observé.
  • En botanique et dans les sciences naturelles, le chercheur souhaitant aller plus loin dans sa compréhension du vivant aura recours au bistouri, à l’instrument de mesure ou à la simple sonde pour essayer de pénétrer l’organisme. En même temps qu’il opère, il porte atteinte au phénomène qu’il tente d’élucider. Animé inconsciemment par l’idée que l’examen des cellules constituant la plante lui permettra de remonter jusqu’à son fonctionnement d’ensemble, le but de son projet lui échappe au moment même où il l’entame, même si cette démarche permet une collecte précieuse de données sur son objet d’étude.
  • Dans le domaine de la gouvernance, les politiques et autres administrateurs se fixent parfois des objectifs de court terme pour lesquels ils emploieront des moyens qui, même s’ils permettent d’atteindre ces objectifs, ont une incidence sur l’issue du projet lui-même. En perdant de vue l’éthique, et une certaine hauteur de vue avec, on perd aussi l’idée que loin de justifier la fin, les moyens mis en œuvre pour y parvenir ont un retentissement sur celle-ci. Il existe une dialectique interactive entre les moyens mis en œuvre et la fin visée, qu’un programme linéaire, basé sur une stratégie du step by step, fait perdre de vue ; rendant l’action publique d’autant moins efficace, voire contre-productive.
  • En sociologie, les études sont régulièrement infléchies par le seul fait d’avoir connaissance de leur réalisation, au niveau individuel ou d’une population. Ainsi se développent les phénomènes d’autocensure ou de conformisme ambiant, rendant les administrateurs aveugles aux problèmes qu’ils sont censés prévenir, lorsque ce ne sont pas les administrateurs eux-mêmes qui développent des outils leur faisant l’économie d’intégrer la situation réelle du terrain, avec les conséquences en termes d’efficacité qu’on imagine.
  • En psychologie sociale, des phénomènes tels que les prophéties auto-réalisatrices, ou encore les effets d’avalanche débouchant sur l’expression paroxystique de la violence dans les guerres ou le recours au bouc émissaire, restent inexplicables sans la grille de lecture systémique.

On pourrait indéfiniment allonger la liste des exemples tendant à montrer les limites, de plus en plus perceptibles et ressenties dans les différents domaines de recherche, de l’approche analytique stricte. Et d’ailleurs, si elle a tendance à ne pas sauter aux yeux dans l’opinion publique, c’est ironiquement selon un biais d’observation qui est le produit de l’auto-justification des paradigmes scientifiques en vigueur. Si l’approche analytique est tant convoquée à l’attention de l’opinion publique, ce n’est pas tant pour son caractère explicatif, qu’en raison des choix de la communauté scientifique, prise dans son ensemble, de sélectionner les expériences qui vont se plier à la vision analytique ambiante, ainsi qu’à tous ses a priori conceptuels.

Si donc l’expérience de laboratoire probante est présentée avec tant d’insistance dans les manuels scolaires, les magazines de vulgarisation scientifique, et jusque dans la définition des programmes de recherche, c’est autant pour son pouvoir démonstratif que pour sa prédisposition à s’insérer dans un cadre explicatif préconçu, et à le justifier. L’expérience de laboratoire illustre bien peu de choses au regard de la façon complexe avec laquelle les phénomènes réels se déploient. Et pourtant, c’est sur sa base protocolaire que l’on valide les théories d’une part, mais surtout et d’autre part que l’on invalide et que l’on tient à l’écart l’ensemble des autres.

On en vient au paradoxe suivant : loin de chercher à dépasser ses propres limites conceptuelles, la recherche officielle a tendance à produire un ensemble de travaux visant à justifier son cadre, alors même que son but devrait être d’en sortir par le haut, pour viser plus juste et plus vrai !

Pour approfondir le sujet, je vous invite à consulter le site de Marc Halévy, ainsi que ses essais Un Univers complexe et Ni hasard, ni nécessité, qui ont largement inspiré la réflexion présente.

Poursuivre la réflexion avec Approche systémique des phénomènes sociaux

Approche systémique des phénomènes sociaux

Appliquée aux phénomènes sociaux, l’approche systémique va notamment nous permettre de développer une nouvelle compréhension de l’articulation qui s’opère entre la personne et le groupe, entre l’acteur et la société. Ainsi par exemple, plutôt que de chercher à comprendre la société comme une somme d’individus animés d’intentions et de visions individuelles purement autonomes, ou de considérer, de façon contraire, que l’individu subit passivement son environnement culturel et social ; l’approche systémique aura pour soucis de souligner l’interaction permanente entre la vision des individus qui les anime, et le fait que cette vision prend source dans une culture partagée, dont la forme n’est pas étrangère à l’individu et sa façon de concevoir le lien social.

Bien que l’individu et sa société d’appartenance soient animés par des forces de niveaux ou de natures différentes, vouloir expliquer l’un en faisant abstraction de l’autre, ou encore – ce qui revient au même – vouloir expliquer l’un selon l’autre et par l’autre sans considérer leur interaction, conduit forcément à des impasses desquelles la systémique et la réflexion dialectique permettent de sortir. La théorie mimétique de René Girard est une des clés contemporaines de cette approche, bien qu’elle ne soit pas la seule, loin s’en faut. Nous convoquerons également à la barre les travaux de Gregory Bateson, Basarab Nicolescu, Ilya Prigogine, Paul Meier, Jean-Pierre Meunier et tant d’autres.

C’est cette grille de lecture que j’essaie de mettre en œuvre dans l’essai « Mimésis, Intersubjectivité et relation sociale ». A mon sens, elle apporte un supplément d’âme et de hauteur à un examen analytique qui peut avoir les avantages de l’exhaustivité, mais qui s’avère inopérant et impuissant pour une compréhension d’ensemble des phénomènes sociaux.

L’approche systémique conduit doucement le domaine de la recherche à se rapprocher des philosophes et des mystiques, qui ont précieusement conservé ces schémas subtils et cette compréhension intime des phénomènes. Si la recherche scientifique parvenait à renouer ce lien, qui était historiquement le sien, avec l’humanitas des sages, la philia des philosophes et les grandes visions des mystiques, alors elle aurait de grandes chances de sortir par le haut du cadre conceptuel étriqué du rationalisme, dans lequel les gardiens de l’institution l’ont désormais trop longtemps cantonné.

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« Chaque individu est une perle de cristal, et chaque perle de cristal réfléchit non seulement la lumière de chaque autre cristal, mais aussi chaque autre reflet dans tout l’Univers. »

‒ Le Rig-Veda (hymnes de l’Inde antique)