Les Trois yeux de la connaissance – partie I

wilber_04Comme un homme de son époque, l’écrivain et philosophe Ken Wilber a partagé et connu les questionnements de sa génération : celle qui a vu naître, aux Etats-Unis dans les années -60, les mouvements hippies et New Age notamment. Derrière ces étiquettes un peu fourre-tout, il faut néanmoins distinguer plusieurs écoles de pensées, et surtout plusieurs  qualités et niveaux de profondeurs parmi celles-ci. A la lecture de son essai Les Trois yeux de la connaissance, Ken Wilber fait partie du haut du pavé de son époque en la matière. Tout au long de sa réflexion, il s’essaiera bien sûr à quelques rapprochements relevant d’un syncrétisme si caractéristique du mouvement New Age, mais son travail représente plus qu’un simple bricolage individuel encouragé par l’hédonisme du temps. Ses tentatives de rapprochements ne peuvent qu’aiguiser une curiosité intellectuelle qui, si elle apparaît parfois gratuite ou dérisoire, possède aussi une légitimité à laquelle nous apporterons des arguments.

Pour commencer, les références culturelles de Ken Wilber sont solides. A l’appui de son travail, il convoque les traditions orientales, du Zen à l’hindouisme ; mais aussi sa connaissance de la tradition occidentale, qu’elle soit chrétienne avec Saint Bonaventure, ou néoplatonicienne avec Plotin. Ensuite, Ken Wilber s’est intéressé de près à la psychologie, à ses grandes écoles et courants : de Freud à Jung, en passant par Piaget ou Maslow pour ne citer qu’eux. Enfin, Ken Wilber semble lui-même doté d’une aptitude psychologique et intellectuelle remarquable. Nous tâcherons donc de parcourir les grandes idées et modèles proposés par Ken Wilber dans son ouvrage, qu’il faut considérer comme une pièce à mettre à l’édifice d’une science intégrale et intégrée, que l’auteur appelle de ses voeux.

Trois niveaux de réalité, trois yeux pour observer

Ken Wilber s’appuie donc sur les considérations mystiques et théologiques de Saint Bonaventure, s’inscrivant lui-même dans une tradition qui reconnait plusieurs niveaux de réalité : les niveaux sensibles, intelligibles et transcendants. Bien sûr, Saint Bonaventure discourt en tant que catholique chrétien : la Trinité et les relations entre ses trois Personnes est donc au cœur de ses préoccupations. Néanmoins le théologien n’est pas très loin des préoccupations d’un Origène ou d’un Plotin, dont la théorie des trois hypostases  rappelle la filiation historique entre la trinité chrétienne et la philosophie grecque antique.

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En tant que réalité médiane dans l’ordre universel, la conscience humaine est dotée d’une aptitude à contempler les trois autres niveaux selon les trois dispositions de l’âme de Plotin, ou encore les trois yeux de Saint Bonaventure : l’oeil de chair, l’oeil de raison et l’oeil de contemplation. Cette triple disposition de la conscience humaine à contempler les trois niveaux de la réalité tire elle-même sa source dans le fait que toute unité dans la création est à l’image de la création dans son ensemble. Elle constitue donc une interface  rendant intelligible l’ensemble du monde manifesté.

L’avènement de la science moderne en Occident

Alors que dans l’Antiquité, les Grecs avaient su développer – non pas une science de l’observation au sens moderne – mais un art de l’observation, Ken Wilber note qu’il en fut tout autrement durant la période du Moyen-Age européen. Plutôt que de s’en tenir à la pratique mystique de l’Antiquité tardive, la chrétienté et ses institutions eurent pour ambition d’expliquer et de cerner tous les aspects et compartiments de la connaissance, des questions spirituelles aux questions matérielles, en passant par l’ensemble de la philosophie via la scolastique et l’élaboration des normes avec le Droit canon.

Il faut considérer l’apparition de la science moderne à la Renaissance comme une forme de révolte contre cette emprise totale de l’église sur l’ensemble des questions ayant trait à la connaissance. Les premiers pas de cette science se fondent sur un anti-idéalisme et une forme d’anti-rationalisme, en réaction aux conclusions absurdes sur la réalité du monde déduites par pure spéculation, sans considération pour des données objectives tirées de l’observation, à partir desquelles initier le raisonnement, pour ensuite confronter ses conclusions à l’expérience probante ou invalidante.

En agissant de la sorte, les fondateurs de la science moderne tels que Galilée ou Kepler ont non seulement levé le voile sur une compréhension plus juste des lois physiques et de la nature, mais ont rendu service, sur le long terme, à la religion elle-même, invitée à se recentrer sur sa véritable vocation : ouvrir l’âme à la contemplation et l’expérience divine, plutôt que de se décrédibiliser durablement en assénant des contre-vérités ou des absurdités à propos de questions sur lesquelles elle est quasiment aveugle.

On pensera notamment, à ce sujet, à l’expérience fondatrice de Galilée au sujet de la chute des corps, montrant que la vitesse de chute est indépendante de la masse (1 kg de cuivre tombe aussi vite que 100 kg de plomb, seule la hauteur de chute influence leur vitesse, ils rentrent en impact au sol en même temps). Une expérience que l’on peut juger triviale avec notre regard moderne, mais dont la mise en oeuvre n’était même pas envisagée tant elle aurait pu paraître incongrue dans le contexte des idées de l’époque.

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Vers 1600 Galilée aurait mené l’expérience de la chute des corps en laissant tomber deux masses différentes depuis le haut de la Tour de Pise. A la surprise générale (sauf pour Galilée), les deux masses arrivèrent au sol en même temps

Si la remise en question de l’omniscience tirée d’une vision idéaliste du monde peut être considéré comme salutaire pour les sciences relatives aux idées (philosophie et métaphysique) et à l’esprit (la gnose, la contemplation, la méditation) ; un certain acharnement à vouloir défendre la position contraire a, semble-t-il, largement décrédibilisé l’utilité des religions aux yeux d’un public toujours plus grand. A raison au regard de l’attachement absurde à des théories condamnées à l’obsolescence comme le géocentrisme, mais à tort au regard des questions spirituelles en tant que telles. Et d’ailleurs, de la même façon que l’église a souhaité maintenir une grille de lecture exclusivement métaphysique pour tout expliquer des phénomènes à quelque niveau, les rationalistes et les empiristes lui ont emboîté le pas en cherchant à imposer le seul niveau de la raison ou de l’expérience pour expliquer les phénomènes des autres niveaux. Cette revanche des empiristes et des rationalistes explique, aujourd’hui encore, le paradigme scientiste dominant selon lequel « tout ce qui ne peut être mesuré ou observé n’existe pas ».

Fort de cette première analyse historique, Ken Wilber reprend son modèle pour dresser une liste d’erreurs catégorielles, confusions de niveaux et glissements épistémologiques identifiables dans différentes théories, dogmes, ou connaissances.

La science empirique et le réductionnisme associé : le scientisme

Lorsque l’approche empirico-analytique (scientifique classique) a raison d’affirmer que :

« La preuve empirique est la meilleure méthode pour obtenir des faits dans le domaine sensoriel »

elle se décrédibilise et désert sa cause en allant jusqu’à affirmer que :

« Seules les propositions susceptibles d’être vérifiées de façon empirique sont vraies. »

Les espoirs – que l’on devine excessifs – placés dans les sciences cognitives sont assez emblématiques de cette approche lorsque, par exemple, des crédits de recherche importants sont alloués à l’étude du fonctionnement biochimique et électrique du cerveau humain, avec la promesse –  bankable aux yeux de l’opinion publique – que les progrès dans ce domaine nous feront percer les secrets de la pensée humaine ou de la méditation des yogi.

Les sciences humaines et leur réductionnisme associé : le sociologisme

Les chercheurs en sciences humaines ont raison de considérer que :

« l’étude des sociétés humaines et des hommes en société est une bonne méthode pour mieux comprendre les enjeux spécifiquement humains qu’il faut considérer pour organiser la vie collective et individuelle de façon plus harmonieuse »

en revanche ils se décrédibilisent et desservent leur cause en allant jusqu’à supposer que :

« la vie des hommes est exclusivement réglée – ou devrait l’être – par des lois produites par les hommes à la lumière de leur raison »

Ce sociologisme est bien connu de ceux qui se sont penchés sur la question sociale, mais reste largement dans le domaine du non-dit et du tabou, alors que nous sommes déjà largement revenus du scientisme dont il faut dater l’apogée au XIXème siècle.

  • Ainsi, le réductionnisme sociologique aboutit aux différentes théories du gender : les gender studies dont on nous dit qu’il s’agit d’études plus que de théories abouties, mais dont les directions de recherche et le contenu sont orientés par des personnes largement partisanes, et qui souhaitent faire correspondre leurs observations à leurs idées préétablies, répondant en cela parfaitement au qualificatif d’idéologues.
  • Le réductionnisme sociologique aboutit également à une relativisation complète de tous les systèmes de croyances et de toutes les religions, en réduisant celles-ci au seul « fait religieux », soit une façon de concevoir la vie en société en fonction de croyances relevant du folklore ou de l’opinion, plutôt que se rattachant à une perception particulière du spirituel et du divin. Ce réductionnisme induit l’idée qu’en modifiant des croyances relevant de la simple impression, de l’opinion, d’un contexte culturel ; il sera possible d’établir une société pacifiée et homogénéisée d’individus réglant leur vie sur les seuls principes et règles de la raison.
  • Ce réductionnisme est à rapprocher de la dérive homothéiste que nous évoquerons plus loin.

La vision idéaliste et ses dérives spéculatives associées, à l’égard de la nature et/ou de la vie des hommes

Nous avons déjà évoqué la révolte salutaire des fondateurs de la science physique moderne tels que Galilée ou Kepler, introduisant une méthodologie systématique d’observation, de quantification et de mesure qui va permettre de couper court à toutes les déductions absurdes relatives aux lois de la Nature, dont le géocentrisme est un exemple historique des plus emblématiques. Nous pouvons également évoquer la dérive similaire appliquée à la société des hommes, lorsqu’il s’agit de déduire l’éthique appliquée aux hommes sur la seule base de considérations idéalistes.

Ainsi, la vision idéaliste a raison de considérer que :

« Les lois des niveaux de réalité supérieurs se reflètent, ou marquent de leur empreinte, les lois des niveaux qui se situent en dessous dans la hiérarchie de la réalité et de la connaissance »

et sa proposition corollaire

« On est en droit de douter de la qualité d’une théorie ou d’une connaissance lorsqu’elle viole manifestement des principes de la réalité qui lui sont supérieurs »

en revanche la vision idéaliste conduit à des confusions ou à une compréhension vague et floue des phénomènes lorsqu’elle va jusqu’à considérer que :

« Les lois de la nature sont déductibles par la seule spéculation »

ou encore que

« les lois qui régissent les hommes se déduisent des lois qui régissent le Ciel »

Concernant la dernière formulation, elle fut l’objet de querelles philosophiques et éthiques dans la Chine des premiers siècles, entre d’une part les taoïstes radicaux (comme par exemple Tchouang Tseu) apportant peu de crédit à la vie en société des hommes et donc à l’étude de celle-ci, et les confucianistes plus pragmatiques, mais parfois en opposition mimétique avec ceux qui portaient un jugement moqueur sur leur quête d’une « Voie du milieu » consistant à vouloir concilier cosmogonie et éthique appliquée (comme par exemple Confucius). On peut également mentionner la distinction nécessaire et historique entre les deux notions de logos ayant eu cours dans la Grèce antique : l’une se référant à la loi du kosmos, l’autre à la vie des hommes au sein de la Cité (l’éthique).

L’attribution à la Nature des lois du niveau de la conscience humaine : la pensée magique

Ken Wilber ne parle pas explicitement de cette dérive, néanmoins on peut la rajouter dans l’inventaire. On peut considérer que la pensée magique consiste à attribuer à la Nature des modes de fonctionnement de la conscience qui sont propres à la conscience humaine. C’est une anthropologisation de la Nature.

La réduction de l’Esprit au niveau de la conscience humaine : l’homothéisme

De la même façon, la dérive homothéiste consiste à réduire le niveau de l’esprit à celui de l’homme, en ne concevant pas la différence de nature entre l’homme et le divin. C’est une anthropologisation de l’Esprit.

Poursuivre la réflexion avec Les Trois yeux de la connaissance – partie II

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