Au chevet de la pensée magique

(suite de la réflexion « Rhétoriques sans objet »)

freundDans son ouvrage « l’Essence du politique », Julien Freund a déjà analysé cette dérive dans le contexte des guerres européennes du 20ème siècle. En cherchant à nier l’existence de l’ennemi, sans que cette négation n’aboutisse à la disparition objective du danger qu’il fait planer sur nous, le politique se voit contraint de développer un discours sur un tout autre plan, et l’argument moral devient le recours tout trouvé.

Le diagnostic de Julien Freund porte notamment sur le Traité de Versailles et ses conséquences sur les relations entre la France et l’Allemagne, soulignant pertinemment que la nature du Traité n’était pas étrangère aux velléités de l’Allemagne qui s’ensuivirent pour réengager le conflit quelques années plus tard. En tant que partie assignée au rang de coupable moral – et donc avec qui on ne négocie pas –, l’Allemagne a été acculée par une dette insoutenable, unilatéralement décidée par les vainqueurs, en même temps qu’humiliée sur le terrain de la fierté nationale. Dans un même registre, le Tribunal International de la Haye a instruit le procès du gouvernement serbe de Milosevic pour ses crimes durant la guerre du Kosovo dans les années 1990, alors que rien n’a été entrepris pour lever le voile sur les crimes du camp d’en face. On imagine sans peine la rancœur, les sentiments d’injustice et les envies de revanche que cette « justice des vainqueurs » laissera dans les esprits de ceux dont on ne reconnait pas les préjudices de guerre, en plus d’avoir été défaits et vaincus par la coalition de l’Otan. Comme Julien Freund le résume bien :

« Une société sans ennemi qui voudrait faire régner la paix par la justice, c’est-à-dire par le droit et la morale, se transformerait en un royaume de juge et de coupable ».

Frappé d’indignité par son statut de coupable, le vaincu est soumis au bon vouloir du vainqueur qui, auréolé de son statut de victime, se sentira légitime pour revendiquer des compensations abusives et injustes, et se comporter comme le monstre qu’il a prétendu combattre.

Dès lors, plutôt que d’imaginer une société sans ennemis, ne serait-il pas plus sage que chaque société prenne conscience de ceux qui soit lui font face, soit qui sont le produit de son mauvais génie ? Plutôt que de songer vainement à les évacuer, ou à les reléguer à ses confins, les nommer pour mieux les affronter ne serait-il pas plus courageux, judicieux et responsable ? Pour commencer, c’est en chacun de nous que se déroule ce combat entre les passions et la vertu, il est donc illusoire de souhaiter bâtir une société qui rassemblerait les seules personnes de bonne volonté à l’exclusion des autres. Ensuite, si l’on considère qu’à l’image d’un individu, une société porte simultanément en elle des penchants barbares et une aspiration à se civiliser, il est également illusoire d’envisager une société nouvelle qui ne conserverait que la part lumineuse des anciennes, et qui reléguerait dans un même mouvement tous les mauvais génies au-delà des remparts de la Cité. Fonder un projet de société sur une telle approche relève de la pensée magique.

Chaque société développe un génie propre, qui est à la source de ses productions artistiques, intellectuelles, économiques, sociales. Mais chacune abrite aussi ses démons et ses propres maux. Bien sûr, il ne s’agit pas d’adopter une vision statique des sociétés. L’expérience de l’étranger, qui est le pendant sur le plan social de l’expérience intersubjective au niveau individuel, constitue un challenge d’intérêt général, dont l’enjeu n’est rien de moins que d’élever sa pratique de vie en société selon des critères d’appartenance de plus en plus inclusifs, moteurs et signes d’une élévation morale générale. Mais, comme tout ce qui est dynamique, organique et vivant, une société ne peut accomplir ces progrès que dans la limite de ses capacités, et selon un certain consentement des individus pour continuer le mouvement. Lorsque le changement ne dépend que de l’attelage de quelques cyniques, associés à quelques illuminés pour l’occasion, les intérêts des peuples deviennent rapidement la variable d’ajustement, pourvu que les affaires continuent pour les uns, et que rien ne s’oppose aux délires millénaristes des autres. Poser un projet de société dans ces termes est la meilleure garantie de semer désordre, malaise, confusion.

La rhétorique sans objet détourne le débat public sur de fausses bases et de faux plans. C’est le moyen le plus sûr pour trouver des solutions qui peuvent sembler pertinentes pour avoir fait l’objet d’un débat, mais qui répondent à une réalité illusoire, et sont donc inopérantes au regard de la situation et des enjeux réels. A rhétorique sans objet, répliques sans objet. Parmi ces écrans de fumées standards, on peut citer l’ensemble des débats sociétaux actuels en France, tels que le mariage pour tous, la laïcité positive, la république inclusive, l’identité nationale, l’antiracisme, l’inflation des lois mémorielles etc. etc.

Lorsque, sur la scène internationale, l’Etat américain prétend combattre le terrorisme ayant frappé sur son sol en faisant la promotion de la démocratie libérale et des droits de l’homme jusqu’aux confins de l’Afghanistan, cela prête à sourire lorsque l’on sait que ces mêmes Américains ignorent à peu près tout de la culture du lieu où ils exercent leur ingérence, au point de considérer celle-ci comme un galimatias de superstitions d’un autre âge, sans considération pour les richesses singulières qu’elle abrite ; inclinés à penser que les cultures, comme des objets comparables, peuvent être classés en termes d’intériorité/supériorité sur une échelle du progrès. C’est la mentalité yankee, mais aussi celle de la nouvelle diplomatie française cédant à l’ingérence, tentée par la négation de l’ennemi par le recours aux grands discours creux, aux concepts abstraits, à une morale simpliste, au prêt-à-l‘ emploi de la république et des droits de l’homme.

Cette attitude déséquilibrée, empreinte d’ignorance et d’un désintérêt certain pour les autres, tend à placer l’arrogance et le développement d’un sentiment d’appropriation de bon droit au cœur des motivations d’agir. Si cette attitude peut sembler payante sur le court terme, elle nuit en premier lieu à autrui, si bien que l’on aura tôt fait d’éveiller chez lui un sentiment de défiance et de résistance pour ce qui, de son point de vue, s’apparente à du mépris, à de l’exploitation, voire à une forme d’oppression.

A ce titre, la grille d’analyse psychologique de Thibault Isabel aide à comprendre ce phénomène de rupture de la relation, lorsque l’individu alimente la représentation qu’il se fait du monde avec ses seules images intérieures. Par cette démarche projective, l’individu reste prisonnier de lui-même, installé au centre des confortables illusions qu’il s’est lui-même créés… jusqu’au jour où la réalité, dans ce qu’elle a de plus brute et de plus étrangère, vient immanquablement frapper à la porte de nos vies et de nos illusions. Il apparaît dès lors salutaire de conserver une attitude d’écoute, empreinte d’humilité attentive, au reste du monde ; et de laisser à la réalité l’occasion de nous toucher, d’altérer de façon salutaire notre illusoire autosuffisance, afin de donner à nos représentations la seule forme qui vaille : celle d’un lien hybride issu de la rencontre entre notre conscience et tout ce qu’elle n’est pas. Lorsque cette démarche manque à l’homme, il n’est plus très loin de la folie. Que penser d’une puissance étatique dont le rapport avec ses pairs ressemblerait à la façon autiste dont le fou vit au milieu du monde qui l’entoure ?

La réduction manichéenne de l’intelligence diplomatique selon un recours incongru à l’argument moral, doublé d’une méconnaissance de l’étranger, ne peut conduire qu’à la confusion et au malaise. Si l’on comprend bien que cette tendance puisse être alimentée et entretenue par tous ceux à qui profite l’occultation des enjeux réels, il s’agit malgré tout d’une attitude irresponsable, qu’il faut à ce titre dénoncer, et dont le corollaire est le développement croissant et généralisé d’un sentiment d’exaspération, de défiance et d’injustice. S’il fallait comprendre pourquoi et comment la barbarie pût perdurer ici-bas, voici au moins un début d’explication. Et si le monde devait ne jamais être débarrassé de toute barbarie pour autant, un peu moins de cynisme en politique serait le bienvenu… l’Histoire nous est témoin qu’un tel infléchissement est possible ! Il permettrait d’apporter un peu de détente dans ce monde, de plus en plus intégré et multi-conflictuel, qui vient.

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