Taoïsme : une introduction

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Le  Tao ou dào, en chinois  : « voie, chemin »

En guise d’introduction au taoïsme, je m’appuierai  sur un essai solide et d’une qualité remarquable de Marc Halévy, sobrement intitulé Le Taoïsme. L’approche de celui-ci est en elle-même assez singulière, puisque l’auteur nous livre autant son interprétation personnelle du taoïsme qu’il fournit des clés d’introduction et de compréhension factuelles et relativement objectives sur cette philosophie. Nous nous baserons donc sur sa présentation originale et particulière, pour à notre tour développer un ensemble de digressions libres autour de quelques aspects du taoïsme. Nous nous essaierons  à des rapprochements, des éclairages et des enrichissements en plaçant les pensées occidentales et orientales face à face, en miroir, à la façon d’un Marc Halévy ou d’un François Cheng, toute modestie gardée.

Une métaphysique du Devenir. Un Logos de l’impermanence. Une réalité omnijective.

Marc Halévy commence par rappeler les bases d’une querelle métaphysique qui est à l’origine de deux conceptions opposées de l’Univers et plus généralement de tout ce qui est : la métaphysique de l’Etre et la métaphysique du Devenir. Il s’agit de la grande querelle des philosophes grecs antiques, qui opposa Parménide et Héraclite. À cette querelle métaphysique aux conséquences globales sur notre façon d’appréhender le monde, l’Occident trancha en faveur d’une métaphysique de l’Etre, accordant la postérité intellectuelle aux enfants de la pensée de Parménide que furent Platon et Aristote. Quoique concernant Platon, le propos serait à nuancer. En Orient, la querelle semble avoir été similaire, s’organisant entre la philosophie taoïste et le confucianisme.

Dans le taoïsme, rien n’est permanent dans l’Univers, mais en évolution et en mouvement. Seule la photographie du monde sur un temps court, infiniment court au regard de l’éternité, confère aux choses une illusion de permanence dans l’esprit humain. Rien n’est en l’état, mais tout devient. Le Devenir précède l’Etre, et le monde est existence en son essence. Marc Halévy reprend à maintes reprises l’image de la vague qui surgit de la mer pour illustrer la chose : la vague n’a pas d’existence en soi, mais constitue un épiphénomène à la surface de l’immensité de l’océan qui en réalité la fonde et dans lequel elle finit toujours par se fondre à nouveau. Ainsi en va-t-il de tout ce qui existe et vit, de la matière inerte aux existences humaines, en passant par le monde végétal qui, de façon cyclique et régulière, se déploie et se retire au gré des saisons. Toutes les choses ne  se déploient pas selon la même échelle de temps, mais toutes sont éphémères et impermanentes au regard de l’éternité et… du Tao.

Qu’est-ce que le Tao ? Il est à vrai dire difficile, voire inutile de longuement spéculer sur sa réalité et sa nature. Par essence indicible et ineffable, échappant aux catégories de la raison humaine, la meilleure façon d’en parler est de nous mener jusqu’au point paradoxal au-delà duquel la formulation échoue. Partant de là, il sera plus pertinent de discourir longuement sur la réalité d’un monde compris comme fondé sur le Tao, plutôt que de discourir sur le Tao lui-même. C’est dans cette démarche que Lao Tseu, illustre figure fondatrice du taoïsme, en parle dans le Tao Te King, à la façon similaire qu’ont les grands mystiques des autres traditions – toute comparaison gardée – de parler de Dieu, de l’Un, de l’En Sof, du Transcendant etc. Dans le Chapitre I, verset 1 (une traduction parmi d’autres) :

Le Tao nommé Tao n’est pas l’éternel Tao.

Le Nom nommé n’est pas l’éternel Nom

Sans Nom : origine de Ciel et Terre.

Avec Nom : mère des dix mille choses

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Lao Tseu – Illustration

Les conséquences du passage d’une métaphysique de l’Etre à une métaphysique du Devenir sont nombreuses. Ainsi par exemple, le statut de l’ego, de son importance cardinale et de la réalité de son intégrité sont remis en cause de ce point de vue. L’action menée selon des considérations égotiques, c’est-à-dire ayant pour but de valoriser ou satisfaire notre ego, perd de sa pertinence, voire devient absurde. À partir du moment où l’on a pris conscience de l’illusion qui entoure l’existence de l’ego dans ce qu’il a de suffisant, de permanent et d’autonome ; quel sens donner à la satisfaction de celui-ci en dehors de toute autre considération ? C’est toute notre société basée sur l’individualisme et la réalisation personnelle qui se retrouve en procès ! Non pas qu’il faille dès aujourd’hui renoncer à toute aspiration pour une forme de réalisation, mais il apparaît salutaire de prendre conscience que celle-ci a du sens dans une action menée en harmonie avec le monde qui nous entoure, et non pas en opposition avec lui dans une relation gagnant-perdant. Le gâchis écologique de notre époque est, par exemple, une parfaite illustration de ce mauvais penchant. Il ne s’agit donc pas de nier l’ego, mais de redéfinir son fondement selon une compréhension dynamique de celui-ci, avec pour conséquence non pas de renoncer à toute forme d’action, mais de placer celle-ci dans une optique qui dépasse, sans le renier, le désir individuel de réalisation.

De toutes ces considérations découlent les vertus du sage taoïste, que Marc Halévy énumère dans la seconde partie de son ouvrage. Le sage taoïste a le souci de l’harmonie et non de l’accaparement. À ce titre, il conçoit sa vie sous les auspices de la frugalité et non du luxe, du gaspillage ou de la consommation. Il ne raisonne pas selon des catégories dualistes telles que le Bien et le Mal mais plutôt selon le Yin et le Yang, qui ne sont pas des catégories morales mais plutôt les deux états selon lesquels s’équilibrent et se complètent toutes choses, dans une logique de coïncidence des contraires chère aux néoplatoniciens sur les traces de ces mêmes intuitions. Le Yin et le Yang sont deux états, et conduisent à autant de nuances phénoménologiques qu’on les associe traditionnellement selon les trigrammes du Yi King.

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Les trigrammes du Yi King, nuances phénoménologiques à trois niveaux (symboliquement des hommes, du ciel et de la terre) et sur la base des deux états Yin et Yang. A gauche : Leur disposition selon l’ordre dit du ciel antérieur, autour du Tai-Ji qui représente la complémentarité et la coïncidence des contraires au sein de l’Unité ou du « tao qui peut être nommé, et qui n’est [donc] pas le Tao » (Lao Tseu)

Ni bien, ni mal, la réalité est amorale. Dès lors, l’action juste consiste, pour le sage taoïste, à accomplir le juste geste au juste moment, sans qu’il n’y ait d’autre recette miracle et d’autre impératif que le talent, la maîtrise et l’intuition qui conduisent à jauger et ajuster au mieux son action, dans une réalité en évolution permanente.

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Le sage taoïste, à la recherche du geste juste et donc parfait, dans un monde en évolution permanente

Poursuivre la réflexion avec l’article Le Taoïsme face à l’éthique

Une réflexion au sujet de « Taoïsme : une introduction »

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