Rhétorique sans objet

Avec l’effondrement des twin towers du 11 septembre 2001 nous assistions à un drame humain d’abord, mais aussi à la fin d’un ancien monde. Une parenthèse historique ses clôturait : celle qui avait façonné la géopolitique mondiale avec l’opposition des blocs de l’Alliance atlantique de l’Ouest et de l’Union soviétique de l’Est. Bien qu’anachronique et ne correspondant plus aux enjeux de la nouvelle donne, les néoconservateurs américains des années Bush ont réactualisé la rhétorique héritée de la Guerre froide, débouchant sur une rhétorique sans objet.

Au soir du 11 septembre 2001, le Président Bush, s’adressant à une nation blessée et traumatisée, prononçait un discours manichéen et simpliste faisant référence à une Amérique éternellement dépositaire des libertés. En 2002, ce même président qualifiait d’«Axe du Mal» un ensemble de pays jugés foncièrement hostiles et dangereux pour ces libertés. Nous découvrirons plus tard que cette rhétorique servit cyniquement d’alibi à une nouvelle ingérence : la « seconde guerre du Golfe » en 2003.

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«This is a day when all Americans from every walk of life unite in our resolve for justice and peace. America has stood down enemies before, and we will do so this time. None of us will ever forget this day. Yet, we go forward to defend freedom and all that is good and just in our world.»

En tant que membre du Conseil de sécurité de l’ONU, la France a décidé d’opposer son droit de veto pour une intervention militaire en Irak sous drapeau des Nations unies. La diplomatie française, ayant exprimé un avis souverain que d’aucuns jugent pro-arabe et opportun, jouissait néanmoins d’une certaine indépendance, héritée de l’audace d’un De Gaulle dans la courte période de la Libération d’après-guerre. Par ce choix, la diplomatie française avait résisté à l’injonction de l’Administration Bush de se positionner « avec l’Amérique » ou « contre l’Amérique » au sujet d’un conflit dont tout le monde s’accorde à dire qu’il fut un fiasco, en plus d’être fondé sur une propagande mensongère et grossière.

Depuis, le vent diplomatique a tourné. On peut situer ce tournant à la réintégration, voulue par le Président Sarkozy, de la France dans le commandement intégré de l’Otan. Ce revirement s’est poursuivi d’une intervention militaire qui, sous drapeau de l’Otan mais avec l’armée française en première ligne, a provoqué la chute du régime libyen de Kadhafi. Avec cette opération, la France entérinait l’alignement renforcé de sa politique étrangère sur les intérêts américains.

Qualifiés par d’aucuns de « mini 11 septembre », les attentats du Bataclan de novembre 2015 en France ont donné lieu, de la part du gouvernement français, à des réponses étrangement similaires à la réponse américaine de 2001. De façon identique, le Premier ministre Manuel Valls s’est lancé dans un discours magistral et assez abstrait pour s’adresser à un peuple français traumatisé par cette irruption de la barbarie au cœur de leur capitale. Nous voulons souligner le simplisme des idées contenues dans le discours, parlant de « l’esprit de la France, sa lumière, son message universel que l’on a voulu abattre ».

Pourtant, l’affaire semble plus confuse lorsqu’on apprend, au détour d’une dépêche, que le gouvernement français aurait refusé l’aide des services secrets syriens pour identifier les réseaux de djihadistes prêts à frapper, au motif qu’on ne discute pas avec le régime de Bachar El-Assad. Par ailleurs, il suffit de connaitre la situation géopolitique de cette région pour comprendre que Bachar El-Assad, en tant que musulman de la branche alaouite, est supporté par le régime chiite iranien, lui-même ennemi juré du régime wahhabite saoudien dont nous sommes censés être l’allié. Bref, nous évoluons dans un scénario où le simplisme manichéen des « va-t-en-guerre » le dispute au plus inavouable des cynismes.

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« Les soutiens, la solidarité venus du monde entier ne s’y sont pas trompés : c’est bien l’esprit de la France, sa lumière, son message universel, que l’on a voulu abattre. Mais la France est debout. »

Face à ce constat désolant sur l’état de la diplomatie française depuis son alignement renforcé sur les intérêts américains, on est en droit de se demander si tous ces moulinets n’ont pas d’autre but que de tromper l’opinion publique sur la réalité de la situation et des enjeux, à moins que les promoteurs de ces discours y croient eux-mêmes ? Ecran de fumée ou aveuglement idéologique ? Certainement un mélange des deux, dans des proportions variées selon les individus et leur position dans la chaîne du pouvoir.

Sur le plan de l’analyse, il faut peu de mots pour qualifier un tel cynisme. Il s’agit d’une forme parmi d’autres de mensonge au service de quelque intérêt, alors que la fin justifie les moyens. Cette attitude peu glorieuse a l’avantage de l’efficacité même si, sur le long terme, elle pose plus de problèmes qu’elles n’en résout, y compris pour ceux qui en usent à leurs fins. En effet, lorsque l’on gouverne par la duplicité et l’intimidation, il ne faut pas espérer de stabilité durable si la puissance de la menace venait à décliner. D’où l’intérêt, d’un simple point de vue utilitariste, de ne pas ignorer toute morale pour gouverner. Loin de justifier les moyens, la fin poursuivie est infléchie par les moyens mis en oeuvre pour y parvenir.

La rhétorique sans objet use de termes vagues et abstraits pour identifier les acteurs et les forces en présence. Que peuvent bien signifier des slogans tels que « lutter contre le terrorisme », « combattre les extrêmes », « faire triompher la démocratie/la justice/la liberté/les droits de l’homme » ? Les ennemis ont-ils un visage ? Une identité ? Cette rhétorique débouche sur une analyse mettant sur un même plan le musulman suivant la voie du djihad et le fol-en-Christ dont la radicalité se manifeste aussi par son comportement asocial. L’un comme l’autre pouvant être étiquetés extrémistes, doit-on se contenter de les renvoyer dos à dos ?

Lorsqu’on invoque la démocratie ou la république pour définir une société, de quoi parle-t-on sinon de sa forme institutionnelle, en faisant abstraction de sa culture, son territoire, son patrimoine, sa mémoire collective, son génie propre… c’est-à-dire l’essentiel de ce qui la fonde et tend son action ? C’est bien l’aspect le plus abstrait de l’identité des sociétés qui est mis en avant dans de tels discours qui se veulent inclusifs, si bien que le contenu qu’il désigne devient sans substance et sans objet.

poursuivre la réflexion avec « Au chevet de la pensée magique »

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