Les Trois yeux de la connaissance – partie III

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Om le Son originel – vue d’artiste

La cosmogonie de référence de Ken Wilber est manifestement d’inspiration hindouiste. Néanmoins, l’auteur parle d’une « philosophie éternelle », dont on peut dessiner les contours en dégageant les intuitions communes à un ensemble de traditions de plusieurs époques et sous plusieurs latitudes. C’est ce à quoi Ken Wilber s’essaie en milieu d’ouvrage. Citons-le :

Au « commencement » il n’y a que la Conscience en tant que telle, intemporelle, infinie et éternelle. Une ondulation est née dans cet océan infini, sans qu’on puisse en expliquer la raison par des mots. D’elle-même, elle ne pourrait se soustraire à l’infini, car celui-ci englobe toutes les entités. Cependant, cette ondulation subtile, s’éveillant à elle-même, oublie la mer infinie dont elle n’est qu’une expression. Elle se croit par conséquent séparée de l’infini, isolée, distincte.
Cette ondulation, très raréfiée est la région causale (niveau -5), le début même — aussi faible soit-il — de la vague de l’ipséité. A ce stade, elle est toujours très subtile, toujours « proche » de l’infini, toujours extatique.
Mais d’une certaine manière, elle n’est pas vraiment satisfaite, pas profondément paisible. Pour trouver cette paix ultime, l’ondulation devrait en effet retourner à l’océan, se dissoudre à nouveau dans l’infini radieux, s’oublier et se remémorer l’absolu. Pour ce faire, elle devrait mourir — elle devrait accepter la mort de son sentiment d’identité distinct. Or, cela la terrifie.
L’infini est tout ce à quoi elle aspire, mais l’épouvante qu’elle éprouve à l’idée de la mort nécessaire l’amène à rechercher l’infini par des moyens qui l’empêchent de le trouver. L’ondulation veut la libération et en même temps elle en a peur, elle arrange donc un compromis et un substitut. Au lieu de trouver la vraie Divinité, l’ondulation prétend être Dieu, cosmocentrique, héroïque, suffisante, immortelle. Non seulement c’est le commencement du narcissisme et de la bataille de la vie contre la mort, mais encore c’est une version réduite ou restreinte de la conscience, parce que l’ondulation ne fait plus un avec l’océan, elle essaie d’être elle-même l’océan.
Mue par ce projet Atman — la tentative pour atteindre l’infini par des moyens qui l’empêchent d’y parvenir, et qui lui imposent des gratifications de substitution — l’ondulation crée des modes de conscience toujours plus étroits, toujours plus restreints. Jugeant que le causal est moins que parfait, elle réduit la conscience pour créer le subtil (niveau -4). Trouvant en définitive, que le subtil n’est pas idéal, elle réduit une fois encore la conscience pour créer le mental (-3). Se heurtant à un nouvel échec, elle la réduit au plan pranique, puis au plan matériel, où, son désir d’être dieu s’épuisant, elle sombre dans un sommeil insensible.
[…]
L’objectif ultime de l’évolution — le mouvement de l’inférieur vers le supérieur — consiste à s’éveiller en tant qu’Atman, et donc à retenir la gloire de la création sans être forcé d’interpréter le drame de la souffrance du moi.

Concernant l’onde évoquée par Wilber, nous retrouvons cette intuition dans l’hindouisme bien sûr, avec le Son originel Om (), mais aussi dans la Kabbale avec la théorie de l’arbre-éclair des Sephiroth, ainsi que dans la tradition chrétienne avec le Verbe créateur.

Nous pouvons également rapprocher la notion d’évolution/involution  des différentes traditions avec la théorie des yuga de l’hindouisme, les eschatologies judéo-chrétiennes, les intuitions néoplatoniciennes d’un Nicolas de Cues (pourtant catholique) sur le sens cosmique du Devenir, et plus généralement de toutes les spéculations ayant en commun de prédire à l’humanité une destinée divine.

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modèle cosmogonique de Nicolas de Cues (1401-1464)

Fort de cette interprétation, Ken Wilber s’appuie sur un schéma supplémentaire pour expliciter les mécanismes à l’oeuvre dans ce qu’il appelle « l’ascension du moi », et les enjeux d’éveil spirituel qui l’accompagnent.

Dans la vie et l’activité du moi, Ken Wilber distingue les mouvements verticaux de celui-ci (évolution vers un état de conscience supérieure, ou au contraire involution/régression) des mouvements horizontaux qu’il appelle des translations, et qu’il définit avec beaucoup de pertinence – et indépendamment de leur contenu en tant qu’activité – comme « des dérivés tangentiels de facteurs de transformation (c’est-à-dire comme des compromis de pulsions évolutives et involutives) ».

Quant au moi, il est comme un système, un ensemble de fonctions visant à observer le respect d’un ensemble de principes garants de la vie. Parmi ces grands principes : les principes de persistance, de résonance, d’adaptation notamment. Le soucis de respecter ces grands principes constitue le contenu de cette activité du moi. Le stade de développement spirituel de l’individu reflète le niveau de développement sur lequel le moi s’est attaché (moi pléromatique pré-natal lors de la gestation, moi corporel post-natal, moi syntaxique lors de l’acquisition du langage, moi symbolique lors de l’acquisition du culturel et du contextuel etc.)

L’activité horizontale du moi peut être définie par la dichotomie préservation/altération. La préservation consiste à consolider la structure sur laquelle le moi s’est établi. L’altération répond à un principe d’activité nécessaire au réajustement permanent et à l’adaptation vis-à-vis d’un environnement en perpétuel changement. La dichotomie préservation/altération constitue une dialectique dont l’un des enjeux est la pérennisation, et l’autre enjeu l’évolution. A ce titre, il faut distinguer deux types de vie et deux types de mort.

La vie dans son versant positif consiste à vouloir prolonger l’existence, et est indissociable d’une aspiration et d’un élan de la personne vers un retour à l’Unitas (principe évolutif). On peut rapproches cet élan de la notion chrétienne d’agape.
La vie dans son versant négatif consiste en un attachement excessif à son identité et au poids excessif de l’instinct de préservation dans la dichotomie préservation/altération. C’est envers cet attachement excessif que les bouddhistes nous mettent en garde lorsqu’ils nous parlent du passage obligé de l’ego par la mort , pour se réidentifier à des  structures de conscience de niveau supérieur, comme une renaissance. S’élever à la vie et à des niveaux plus saturés d’Être a pour corollaire le deuil de l’ego vis-à-vis de ce qui l’attache de façon excessive à son état de développement présent, dans une logique de relativisation plutôt que de reniement.
De la même façon, il existe un versant positif et un versant négatif à la mort. Il ne faut donc pas confondre le deuil nécessaire – une sorte de « petite mort » – à mener de la part de l’ego pour évoluer vers des niveaux de conscience plus élevés ; avec l’anéantissement ou encore la pulsion de mort thanatos identifiée par Freud, soit une aspiration à la régression – que l’on peut qualifier de mortifère – en direction de l’Alteritas  qui se situe, d’un point de vue  chronologique comme évolutionnaire, derrière nous.

Considérations sociales sur la base du modèle de Wilber

Cette fine distinction de Ken Wilber entre les versants positifs et négatifs des deux notions respectives de vie et de mort, de préservation et d’altération, nous fait penser aux débats – à moitié légitimes, à moitié absurdes – qui opposent régulièrement les tenants de la conservation et les tenants du progrès au sujet des valeurs ou des normes sociales. C’est le schéma classique et actuel du débat politique des sociétés post-modernes d’Occident, opposant les conservateurs aux progressistes. Nous considérons, selon la grille de Ken Wilber, que les deux camps ont à la fois à moitié raison et à moitié tort. Ainsi, vouloir conserver les règles de fonctionnement sociales qui ont fait leurs preuves apparaît légitime, mais le camp progressiste n’a pas tort de revendiquer l’évolution de certaines de ces règles lorsqu’elles sont la source de souffrances ou d’injustices flagrantes. A contrario, les progressistes ont tort de considérer que le changement serait nécessairement bien, et de rester sourds aux conservateurs les mettant en garde face à l’aspect illusoire ou contre-productif de tels changements.

Prenons l’exemple simple et bien connu des enjeux de la libération sexuelle de l’après-guerre. Lorsqu’un camp reproche à l’autre de maintenir la femme dans la soumission systématique à l’autorité patriarcale, il a en partie raison, mais aussi en partie tort lorsqu’il refuse d’entendre les avertissements du camp opposé, quant aux risques de troubles psychiques induits par cette libéralisation des mœurs, auprès des personnes les plus influençables ou fragiles notamment. Nous pensons en premier lieu aux enfants ou aux adolescents. Lorsqu’un camp reproche à l’autre de conduire une politique de déstructuration du noyau familial au plus grand bénéfice de tous ceux qui tirent un intérêt des dérégulations en tout genre – poussant les pions de leurs intérêts jusque dans le réformisme sociétal – ; il a à moitié raison, mais à moitié tort lorsqu’il refuse toute émancipation de la femme au nom d’un tel danger, tout réel qu’il fût. Comble de l’ironie, les camps s’opposant pour des raisons à moitié bonnes et à moitié mauvaises opposent souvent au camp d’en face les arguments du versant à moitié mauvais de leur cause, si bien que les querelles opposant les uns et les autres s’avèrent souvent stériles et sans fin. Or si chacun raisonnait de façon plus nuancée, en intégrant l’ambivalence du conservatisme comme l’ambivalence du progrès, une voie d’entente et de mise en mouvement commune serait certainement possible, sauf que les passions semblent également s’en mêler…

Ce schéma, nous pouvons aussi le décliner aux enjeux théologiques des traditions. Ainsi, les dépositaires des différentes traditions nous mettent souvent en garde face aux risques d’hérésies, de spéculations gratuites ou de manipulations d’idées ou de concepts en dehors de leurs contexte : nous pensons notamment aux dérives homothéistes de certains courants maçonniques, ou encore au bric-à-brac dans lequel tout libre-penseur peut se retrouver enchevêtré, à force de vouloir pratiquer une philosophie à la carte dans laquelle il est, au final, aliéné et seul à se retrouver. Néanmoins, et même si ces approches en dehors des sentiers battus s’avèrent périlleuses, et la plupart du temps infructueuses voire dangereuses lorsqu’elles sont recyclées par les force de pouvoir ou d’argent comme des cautions de vertus ; elles sont aussi le prix à payer pour retrouver ou garder vivant les intuitions premières des Pères fondateurs à la source de ces grandes traditions. Loin d’être un chemin de spéculation conduisant nécessairement à leur altération, la pensée libre s’autorisant le rapprochement analogique et l’interdisciplinarité est aussi cette opportunité pour les traditions de s’actualiser au regard de leur altération dans le temps pour des raisons internes, contextuelles, politico-historiques etc. On prendra pour seul exemple le cas de la religion chrétienne et des dérives successives ayant eu lieu au cours de son histoire, conduisant à un dogmatisme apportant des réponses étonnamment précises ou catégoriques, là où la suspension du jugement devrait peut-être constituer la règle, si l’on s’en tient aux intuitions premières des Pères du désert

Si l’homme est capable d’illumination au travers de ses trois yeux de chair, de raison et de contemplation, c’est aussi parce qu’il est « à l’image », et donc capable de renouer avec le sens qui, nous le pensons, dirige et anime la Création. A ce titre, Il faut croire en la capacité des hommes à discerner par la réflexion, l’observation et la contemplation, l’universel du circonstanciel, l’évolution de l’involution, le juste du faux… au-delà des écrans de fumées et des erreurs catégorielles propres à chaque mode ou époque. La tradition et la Tradition s’inscrivent dans un jeu dialectique, et le Sage authentique en est l’arbitre et le gardien. Ken Wilber aura contribué, à sa belle façon, à porter l’enjeu.

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