C. G. Jung à l’épreuve de l’histoire – Jung et la postérité – Partie III

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Nous ne dresserons par un tableau exhaustif des retombées des travaux de Jung, tant elles se sont avérées nombreuses. Nous nous contenterons d’en évoquer quelques-unes.

La psychanalyse jungienne

cgjung_franceCarl Gustav Jung est le fondateur de la seule grande école psychanalytique se distinguant clairement du freudisme, de par ses postulats sur la psyché humaine et ce qui l’anime. Dès le départ, la démarche de Carl Gustav Jung s’est enrichie d’horizons extrêmement divers. Si la matière de Jung est au départ plus riche que celle de Freud, la difficulté reste entière de constituer une pensée cohérente et valide sur la base d’une telle masse de connaissances et d’informations. La richesse des données n’est pas garante de la qualité des théories émises, en revanche si celles-ci sont opérantes, elles seront certainement plus universelles et donc vraies qu’une théorie fondée sur des apports philosophiques restreints, comme dans le cas du freudisme. En plus de s’être enrichis dès le départ de connaissances tous azimuts, les travaux de Jung ont à leur tour stimulé la recherche dans des domaines qui, au départ, ne sont pas au centre des préoccupations du savant et philosophie. L’œuvre de Jung s’inscrit dans une réflexion pluridisciplinaire, dans ses fondements comme dans sa postérité, à la façon dont les humanistes menaient leurs études avant que la science moderne ne compartimente l’ensemble.

La caractérologie

Un des apports majeurs de Jung, connu du grand public, tient dans la caractérologie qu’il a initié, sur la base d’un quaternaire de fonctions agissant par paires opposées dans la vie psychique de la personne : la sensation ou l’intuition pour les fonctions dites irrationnelles, la pensée et le sentiment pour les fonctions dites rationnelles. A cette quaternité, Jung ajoute une dichotomie  introversion/extraversion, conduisant au modèle caractérologique suivant :

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A titre d’information, on pourra citer deux modèles alternatifs et post-jungiens de la caractérologie :

L’individuation

« Connais-toi toi-même », disait Socrate il y a 2000 ans. « Deviens ce que tu es », reprit Nietzsche plus tard. « Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice, tout le reste vous sera donné par surcroît », est-il dit dans les Evangiles. Jung fera sienne l’idée d’Eckhart de faire naître Dieu en l’homme, comme un mouvement parachevant l’évènement cosmogonique de création de l’homme par Dieu. Sous d’autres latitudes, nous pensons aux tableaux Zen de la quête du Bœuf, qui inspirent le maître Zen tout comme le moine bouddhiste ou le sage taoïste, et dont la trame rappelle avec une étonnante cohérence la démarche  d’individuation formulée par Jung.

Ainsi, la maxime de Socrate, la sagesse des traditions orientales, des philosophies antiques d’Occident, de théologiens tels que Eckhart ; trouvent écho et cohérence dans les travaux pluridisciplinaires de Jung. Ceux-ci s’inscrivent résolument dans une connaissance de soi menant sur le chemin de l’individuation, de la réalisation pleine et entière de soi, comme le passage d’un Moi réduit à la surface de la conscience vers un Soi englobant dans le champ de la conscience tous ces  éléments qui sont jusque-là restés à sa périphérie. L’œuvre initiatique d’une vie, selon Jung, non dépourvue de périls puisqu’il s’agit de faire se rapprocher la conscience et une partie de l’inconscient, ces deux polarités opposées de la psyché, à la fois produits et sources de l’énergie psychique et de sa stabilité ; autrement dit : de faire converger deux opposés sans ne jamais pouvoir les faire coïncider à l’horizon de l’existence.

Appliquer la grille de lecture de Jung aux temps présents : l’exemple du pacifisme

Le pacifisme est un état d’esprit particulièrement propre à l’Europe de l’après-début du XXe siècle, et assez peu partagé par les autres cultures et civilisations. Le pacifisme semble dériver de l’angélisme, qui consiste à reléguer le mal – jusqu’à son idée – hors du champ de la conscience. Le dissident Vladimir Bukovski en dresse une brillante description dans son pamphlet Les Pacifistes contre la paix, présentant l’Europe de l’Ouest, assoupie dans ses bons sentiments, comme aveugle à la terrible réalité du régime soviétique, à son cortège de misère et de personnes sacrifiées. Cet angélisme, nous pouvons aussi le signaler à propos de l’incapacité de l’Europe de l’avant-guerre de 1939 à enrayer la montée d’Hitler au pouvoir. Certains pacifistes ont même été, techniquement parlant, les premiers collaborateurs du régime national-socialiste allemand, au nom de « la paix à tout prix » et de la « fraternité universelle entre les peuples ». Plus proche de nous, l’Europe de la paix voulue par ses fondateurs semble bien impuissante face à la montée de l’intégrisme islamique, à son cortège de menaces et d’attentats. Que faut-il attendre de marches blanches ou silencieuses, de lâchers de ballons, de dessins géants de colombes… pour dénoncer ou condamner ce nouveau péril ?

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Mouvements pacifistes, marches blanches pour conjurer la violence… on aurait aimé avoir l’avis de Jung sur ces nouvelles formes civiques de contestation…

Tout se passe comme si le pacifisme européen et la rancœur des terroristes étaient dans une logique de montée mimétique, comme l’ombre du mal grandit en même temps que la figure du bien rejette hors d’elle toute idée d’intervention à caractère négatif ou réputé comme tel, qu’il s’agisse du recours à l’autorité ou à la sanction pourtant garantes de la justice ; ou encore à la dissuasion ou à la force armée qui, toute légitime qu’elle fût, induit forcément l’irruption d’une certaine violence.

L’attitude angélique de l’Europe vis-à-vis des maux qui l’ont traversés et qui la traversent encore alimente, à ce titre, son versant démoniaque, conformément aux réflexions de Jung à ce sujet, citons-le :

Quand nous tendons vers le Bien et le Beau, nous devenons oublieux de notre essence, qui est différenciation, et nous succombons aux qualités du Plérôme, qui existent en tant que couple d’opposés. Nous nous efforçons d’accéder au Bien et au Beau, mais en même temps nous embrassons le Mal et le Laid, car dans le Plérôme ils ne font qu’un avec le Bien et le Beau. Mais si nous restons fidèles à notre essence, à l’état de différenciation, alors nous nous différencions du Bien et du Beau, et partant également du Beau et du Laid, et nous ne tombons pas dans le Plérôme, c’est-à-dire dans le Néant et la dissolution.

Ce pacifisme est-il le résultat d’idées chrétiennes devenues folles, dans le sens où elles se sont maintenues dans l’horizon moral des européens, sans avoir conservé l’ancrage culturel et théologique dans lequel elles ont leur sens plein ? Quoi qu’il en soit, ne pas assumer la part ambivalente de soi-même sur un axe bien-mal revient à refouler la part que l’on n’assume pas dans les tréfonds de l’inconscient personnel, ou de l’inconscient collectif à l’échelle d’une société. Cela conduit à nous éloigner du processus d’individuation conduisant à l’éveil de soi-même. A l’échelle collective, cela conduit à la relégation de forces négatives à la périphérie d’une société aseptisée, sans pour autant que ces forces violentes et non canalisées n’aient disparues. Elles provoquent au contraire d’autant plus de dégâts et de traumas qu’elles agissent désormais hors du champ de contrôle de la société dont elles sont exclues.

Jung considère que devenir soi-même est le meilleur service que l’on puisse rendre à tous : à soi comme aux autres. Il pourrait d’ailleurs en être de même à l’échelle des civilisations et des sociétés. Plutôt que d’imaginer la paix comme étant le bon grain de la confusion des valeurs et des rôles, faudrait-il considérer que l’affirmation d’un génie singulier, propre à une civilisation, soit le meilleur service à rendre aux uns comme aux autres, y compris dans une optique de paix.

Par ailleurs, et même si cela peut sembler paradoxal au premier abord, l’individuation est conçue par Jung comme un mouvement dialectique dans lequel autrui n’est pas absent. Jung insiste sur l’importance de concilier la démarche d’individuation, souhaitable pour chacun, avec la communion entre les hommes, l’une se nourrissant même de l’autre. L’engagement chrétien dans la prêtrise et la descendance apostolique relève à sa façon de cette démarche, bien que l’image du Christ tienne lieu d’exemple universel pour tous les hommes, alors que Jung considère chaque chemin d’individuation comme unique. Concernant la quête simultanée de l’éveil et la disposition des être éveillés pour accompagner autrui sur son propre chemin, on pourra aussi mentionner le voeu bouddhique du Bodhisattva, qui ne dit en substance rien d’autre.

Conclusion

Jung s’est intéressé à la religion et aux versants mystiques des traditions, tout en ayant produit une œuvre à caractère scientifique. Il s’en explique de façon récurrente tout au long de sa carrière et de son œuvre. Ainsi, l’extrait de ses Correspondances relayées par Wikipedia est, à ce titre, éclairant sur sa démarche :

Je considère donc comme un devoir moral de ne pas émettre d’assertions sur les choses que l’on ne peut voir et dont on ne peut démontrer l’existence, et je considère que l’on commet un abus de pouvoir épistémologique quand on le fait malgré tout. Ces règles valent pour les sciences expérimentales. La métaphysique en observe d’autres. Je me considère comme tenu de respecter les règles de la science expérimentale. En conséquence on ne trouvera pas dans mes travaux d’assertions métaphysiques, ni – nota bene – la négation d’assertions métaphysiques

Face au mystère de l’Etre, Jung suspend donc publiquement son jugement. Qu’en est-il à titre plus personnel ? On serait tenté de dire la même chose. Il est probable que Jung n’ait pas tranché sur cette question, évoluant au gré de ses intuitions et réflexions. Par son attitude publique, Jung situe la psychanalyse dans le champ des sciences, et réhabilite une étude approfondie de ce que Plotin avait déjà identifié comme l’âme végétative, soit l’aptitude de l’esprit humain à l’introspection, à explorer les profondeurs de son inconscient. Sa démarche vient en complément de la foi chrétienne, dans un Occident ayant rompu avec l’approche intégrale des humanistes, au moins dans son courant philosophique dominant.

Si donc Jung a posé les jalons pour une connaissance intégrale sans toutefois franchir le Rubicon, c’est certainement en raison des concessions qu’il a du faire, comme tout homme vis-à-vis de son époque, aux paradigmes ambiants. Nombreux sont les penseurs – théologiens, humanistes ou philosophes – ayant agi de la sorte, afin de concilier la réception de leur œuvre  avec leur aspect potentiellement révolutionnaire. A ce titre, on pourra citer Eckhart bien sûr, aux frontières de l’hérésie du point de vue de l’Eglise catholique, mais aussi le philosophe Pascal, parfois soupçonné de dérives hérétiques en son temps.

Nombre de commentateurs soulignent également que Nietzsche avait fait forte impression à Jung, mais il considérait son cas comme un contre-exemple à ne pas suivre. Le philosophe, de par sa radicalité dans le propos comme le comportement social, fut largement ostracisé, le conduisant à une forme d’exclusion sociale, cause probable – sans être unique – de son épilogue dans la folie. Jung a eu la sagesse de concilier les contraintes contextuelles de son époque et de son milieu avec sa propre démarche, appliquant à lui-même le travail d’individuation et de réalisation de soi au milieu des autres, tel qu’il le professait pour les autres. A sa façon, il a mené le parcours initiatique de la mystique, et redécouvert ou confirmé une réalité humaine dont l’universalité est attestée par de nombreuses traditions, en tous lieux du globe et à toutes les époques. Il a contribué à rouvrir la voie d’une nouvelle interdisciplinarité, conforme aux humanités telles que comprises et pratiquées dans l’Europe antique et jusqu’à la Renaissance. A ce titre, l’œuvre de Jung est un véritable jalon dans la réconciliation de l’Occident avec le génie qui l’a fondé.

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