René Girard et la mimésis

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C’est un grand homme qui nous a quitté, en ce 4 novembre 2015. René Girard laisse derrière lui une oeuvre philosophique remarquable sur le désir humain, le mythe, le rite, le sacré. Au coeur de l’intuition de René Girard se loge l’idée de désir mimétique comme moteur fondamental de l’action humaine et de la relation sociale.

Dans une rivalité qui se joue à partir de deux ; que l’un des sujets manifeste un désir pour un objet, et un désir identique va naitre en l’autre. Les deux sujets deviennent très vite rivaux l’un de l’autre pour s’approprier l’objet, et cette rivalité ne peut aller qu’en s’amplifiant puisque la montée du désir de l’un constitue un obstacle toujours plus grand pour l’appropriation de l’objet par l’autre. Il s’agit d’un phénomène en avalanche, de type catastrophique au sens systémique du terme, conduisant au conflit jusqu’à la reddition, voire à l’élimination, de l’un des protagonistes. La valeur acquise par l’objet provient autant d’un désir pour celui-ci, qui s’auto-alimente dans un jeu de miroir, que de sa valeur intrinsèque comme par exemple sa valeur d’usage. Cette valeur est subjective et peut grimper à l’infini dans le regard des protagonistes, ou au contraire tomber à zéro si personne n’a porté un regard d’intérêt initial.

Si l’on doit concevoir la théorie mimétique de René Girard comme universelle en ce sens qu’elle possède une portée et une validité dans toutes les sociétés et pour toutes les époques ; il serait abusif de considérer cette grille comme explicative de tous les aspects de la relation sociale.

En effet, au diagnostic certes génial de l’aspect auto-alimentée de la rivalité dans le désir mimétique, doit-on ajouter l’aptitude des hommes, théorisée dès l’Antiquité, à la philia et à l’empathie. Celle-ci joue, au contraire de la rivalité, un rôle d’apaisement et de rapprochement entre les individus, capables de reconnaitre en l’autre un autre « je ». Beaucoup des contemporains de Girard lui ont reproché de vouloir systématiser à outrance sa théorie, on pourra d’ailleurs lire l’excellente critique d’Alain de Benoist à ce sujet.

Reste que la mimésis, qu’elle se décline en rivalité ou en élan d’empathie entre les hommes, est un puissant facteur explicatif de l’organisation sociale. Plus qu’une clé, la mimésis s’apparente fort à une propriété fondamentale de la nature humaine, voire de la nature tout court.

Quand elle se décline en rivalité, la mimésis permet d’expliquer par exemple l’usage du bouc émissaire dans les groupes sociaux, consistant à évacuer la violence latente du groupe sur un individu, dont la désignation relève du phénomène spontané et auto-réalisateur. Spontané dans le sens où la violence cherche une voie d’évacuation et qu’elle va la trouver en une personne fragile, en dehors de la norme, ou perçue comme telle. Auto-réalisateur dans le sens où quelques regards d’oppobre sur un élément peut rapidement conduire, par effet mimétique, à la désignation par tous de celui sur qui la violence doit s’évacuer. A partir du moment où la violence se trouve orientée de façon privilégiée sur un individu, le fait qu’il plie sous cette violence vient justifier a posteriori sa qualité d’élément fragile ou perturbateur du groupe, sachant que toute autre personne assignée à un tel rôle plierait de façon identique. Le rôle de bouc émissaire attribué à un individu relève quasi-exclusivement de ce mécanisme collectif spontané, plutôt que de l’individu lui-même, de ses qualités réelles ou supposées. Enfin, la suggestion auto-entretenue dans le groupe quant à la responsabilité du bouc émissaire dans les maux qui le traversent, induit une détente auto-réalisatrice lorsque celui-ci sera sacrifié.

Dans un tel mode de gestion primitif de la violence, soit la mémoire du sacrifice est sacralisée par la caste sacerdotale afin d’enrayer le mécanisme en le fixant dans un passé mythifié, soit l’engrenage de la violence reprend, impliquant la recherche et la désignation de nouveaux bouc émissaires. La société est alors enfermée dans un cycle de violence absurde et sans issue, reproduisant inlassablement le schéma d’une pensée magique qui ne résoud rien. C’est ce que la crucifixion de l’Homme sans pêché en la personne du Christ – « Scandale pour les juifs, folie pour les paiens » – a permis d’enrayer, selon la thèse visionnaire de René Girard.

Quand elle se décline en empathie, la mimésis permet en revanche de reconsidérer les rapports intersubjectifs sous un angle moins inquiétant, et d’expliquer les élans d’amitiés possibles entre individus, les sentiments développés de proximité et de familiarité au sein d’un groupe, les expériences de communion à des moments particuliers de la vie sociale etc. Et même au-delà : de considérer que cette aptitude à la résonance et à l’harmonie avec son environnement s’applique non seulement à l’homme, mais plus généralement au règne du vivant.

Ainsi, si l’on considère l’aptitude à l’empathie dont les hommes sont dotés, la société n’est ni condamnée au recours perpétuel au bouc émissaire pour se stabiliser, ni condamnée à finir comme théâtre de la guerre de tous contre tous. Il existe en chacun de nous un potentiel à faire grandir et cultiver, qui vient contrarier ce penchant pour la violence aveugle et l’instauration du chaos. René Girard a vu juste, mais a considéré la question de la mimésis de façon incomplète, et nous pouvons raisonnablement conserver des raisons d’espérer.

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