Cher Michel H.

mh_02De Michel Houellebecq, je n’ai pas lu toute l’oeuvre, mais certainement tous les romans. Peu avant les années 2000 sortait « Les Particules élémentaires ». Le roman était un énorme succès, et comme la revue « Les Inrocks » en disait du bien, il faut l’avouer : je me suis méfié. Le reste de la presse, en revanche, en disait plutôt du mal. Le Nouvel Obs’, Télérama… bref, tout ce que la presse compte de sponsorisé, de mutins de Panurge à la petite année ; semblait choquée et outrée. Il y avait des « polémiques » si bien que, l’un dans l’autre, je décidais de me  le procurer. Le roman commençait bien, se lisait bien, c’était clair et  agréable, sans complications sorties de nulle part, sans scénario alambiqué pour mieux cacher un travail creux ou mal mené. On ressentait une profondeur des personnages, on appréciait une description intelligente de leurs sentiments, de leurs vies intérieures. Au fur et à mesure que j’avançais, la bonne impression se confirmait. Quand arriva la chute, ce fut une claque. Je venais de finir l’un des meilleurs romans que j’aie jamais lu, en tout cas le meilleur de – osons le dire – ces trente dernières années.

Rentrées littéraires après rentrées littéraires, années après années, lectures après lectures… je n’ai jamais été déçu par les romans de Michel Houellebecq. L’homme a, me semble-t-il, rencontré son époque. Ses romans m’ont certainement parlé parce qu’ils illustrent l’impossibilité d’être un homme à la fin de 20ème siècle et au début du 21ème.

Parmi ses thèmes récurrents, Michel Houellebecq fait le procès de mai -68 qui, en guise de libération des moeurs, a introduit la loi du marché, ce qu’elle a de plus violente et de plus abrupte,  au coeur des nouvelles formes de rapports amoureux en Occident. Eric Zemmour reprendra plus tard cette idée sur un registre plus analytique : là où l’institution du mariage garantissait une certaine forme de sécurité matérielle et affective entre les époux, la libération sexuelle a conduit à la ringardisation de toute relation amoureuse s’inscrivant dans une certaine durée et, disons-le, un confortable ennui.

La révolution sexuelle a-t-elle bénéficié à tous ? Pas si l’on en croit l’explosion actuelle du célibat, des vies en solo, de la détresse affective et de la misère sexuelle qui leur sont bien souvent associées. Dans « Plateforme », Houellebecq mettra en scène son anti-héros classique – un quadra français lambda de la classe moyenne – ayant pris le parti de l’exogamie, véritable phénomène de société consistant à aller chercher à l’étranger un peu de l’amour – au besoin tarifé – qu’il n’est plus possible de trouver auprès de ses congénères du sexe opposé.

La révolution sexuelle a consacré le triomphe d’une nouvelle bourgeoisie hédoniste qui, en plus de cumuler argent et pouvoir, a pris le parti de s’affranchir du cadre moral qui la maintenait arrimée à cette « France d’en bas »,  reléguée à la périphérie du nouveau monde turbocapitaliste, et que tout cela bouscule et effraie. Mais choquer le prolo est, aujourd’hui encore, du dernier chic

Même si la lucidité et la clairvoyance de Houellebecq font que ses romans sont au diapason de l’air du temps, l’auteur n’est pas un homme à thèse. Sur un plan plus littéraire, Houellebecq sait développer ses romans sans perdre le lecteur. Il sait décrire avec une rare finesse psychologique la vie intérieure de personnages dont la santé morale est à la parfaite image de notre époque. Quant aux épilogues, ils constituent souvent des apothéoses. A ce titre, « La Possibilité d’une île » touche les sommets de la littérature française. On vise aussi très haut sur la fin avec « La Carte et le territoire », « Extension Du domaine de la lutte », ou encore « Soumission ».

Par son style, sa sensibilité et sa psychologie, Michel Houellebecq fait immanquablement penser à Charles Baudelaire. Les deux hommes se sont trouvés mal dans leur époque pour des raisons qui leur appartiennent mais aussi parce que, trop intelligents, trop sensibles,  ils ont les yeux pour voir de quelle matière indigeste doit se nourrir le commun dans cette vaste et cruelle comédie humaine, dans ce monde désenchanté, au bord du précipice nihiliste.

Des yeux pour voir, des mots pour l’écrire. Cher Michel H., je voulais juste te dire : Merci.

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