Les gnostiques, les Sans Roi

Pacôme Thiellement

Dans La Victoire des Sans Roi, les réflexions de Pacôme Thiellement virevoltent, elles sont exubérantes et inspirées, parfois sophistiquées. Et puisque c’est dans les détails que se loge le Diable, ce copain-comme-cochon du Démiurge…. eh bien plongeons-nous dedans !

Sans Roi, c’est cet autre nom attribué aux gnostiques se faisant les témoins de la véritable divinité, celle qui est ineffable et sans pouvoir dans le monde. Les Sans Roi ont un visage et un nom : Marie de Magdala, le secret amour de Jésus ; le poète Rûmî, le gnostique Basilide, l’écrivain William Blake. Et Pacôme d’ajouter : David Bowie, Franck Zappa, John Lennon.
Alors c’est vrai, j’aime beaucoup Bowie… mais impossible pour moi de l’assimiler à un poète soufi ! Franck Zappa en a sorti des bonnes et des impayables oui, c’est vrai… mais je ne le comparerais pas à un mystagogue du temps des premiers chrétiens ! Quant à John Lennon, il avait la réputation d’être un sale con violent avec les femmes, ça devrait suffire pour en finir avec la figure christique qu’on lui a vite établi. Lennon était plus certainement en phase d’inflation psychique lorsqu’il fut assassiné par un fou de Dieu, et la légende fut scellée.
Alors non, non, non Pacôme, j’ai beau tourner l’idée dans tous les sens, mettre sur un même pied les gnostiques et les figures marquantes de la pop cultur de ton enfance, dans ma tête c’est… does not compute !

 » John Lennon dira à Maureen Cleave, en mars 1966 : « Le christianisme s’en ira, se dissipera, rétrécira. Aujourd’hui, nous sommes plus grands que le Christ. Jésus était très bien, mais ses disciples étaient épais et ordinaires »

Les Pères de l’Eglise s’étaient fixés pour mission d’établir une frontière entre les bons chrétiens (les futurs catholiques) et les mauvais chrétiens (les gnostiques), les bons Evangiles (synoptiques) et les mauvais Evangiles (apocryphes), la bonne compréhension de la parole de Jésus (catholique exotérique) et sa compréhension mauvaise (gnostique ésotérique). On comprend le souhait des Pères de l’Eglise de construire un christianisme cohérent depuis la figure de Jésus, comme le firent d’autres courants gnostiques. On comprend moins ce désir d’établir un monopole sur sa parole au risque d’employer des moyens que Jésus lui-même aurait combattu.
Attribuer le qualificatif de Seigneur à Dieu, par exemple, c’est prendre le risque de le confondre avec le Démiurge, cette puissance du Ciel inférieur qui désire notre ferveur exclusive contre ses bons services : rachats en tout genre, réduction de délais des mises au piquet, rémission des péchés contre promesse qu’on ne nous y prendra plus. Avec les Pères de l’Eglise, nous sommes déjà loin de l’exemple des Pères antérieurs, ceux qui méditaient dans le silence du désert. Irénée de Lyon, nouveau pharisien ?

« Evêque du IIème siècle, Irénée de Lyon ajoute dans sa somme Contre les Hérésies que Simon a précédemment « acheté » sa femme dans un bordel de Tyr. Cette femme, c’est Hélène, qui accompagne Simon dans tous ses périples et que ce dernier présente comme la Grande Pensée De Dieu : symbole de l’âme jadis captive dans la matière et désormais libérée de l’esclavage des mauvais anges.
« Leurs mystagogues vivent dans la débauche, et d’autre part, s’adonnent à la magie » écrit Irénée, qui est le premier à présenter les concurrents de l’Eglise chrétienne comme une bande de priapiques baisant comme des lapins »

Dans sa volonté de jeter l’anathème sur les dissidents de l’Eglise, ces Pères ne se privèrent pas de procès hâtifs. On avait fait à Simon le Magicien une réputation d’usurpateur ; le prophète Mani – à qui l’Eglise attribua le mal-nommé manichéisme – ne concevait pas l’existence terrestre en noir et blanc mais au contraire comme un moment de rencontre et de mélange de la nuit et de la lumière, de l’esprit et de la matière. Mani admettait la possibilité d’une médiation et d’un dialogue pour toute rencontre, il était un prophète de la nuance.
Ironie du sort, c’est l’Eglise qui allait lentement s’éloigner de la pensée subtile de Mani en recourant à la scolastique et à la dogmatisation, bien commodes pour tracer la frontière entre les « bons ceci » et les « mauvais cela ». Ils développèrent le principe du tiers-exclu, ce schéma de pensée qui justifiera plus tard l’hégémonie et l’ingérence de l’Occident. « Hors de l’Eglise, point de salut ». « Soyez avec nous ou vous serez contre nous »… on connait la musique et on connait la suite.

Le prophète Mani (IIIème siècle après J.-C.)

« La stratégie promotionnelle du christianisme primitif reste la base de toute la politique extérieure occidentale à ce jour, de la colonisation au « devoir d’ingérence » ou à la « politique des droits de l’homme ». Et elle peut être résumée ainsi : non seulement les autres pays sont politiquement arriérés, mais ils démontrent que notre système est le seul universel et cela exige que nous le leur imposions par la force »

L’Eglise ne fut malheureusement pas la seule à s’éloigner de la vision nuancée de Mani. Les Cathares, bien que les premières victimes de l’Inquisition, avaient une conception sans joie de l’existence terrestre. On peut déplorer le sort injuste qui leur fut fait, mais leur statut de victime de l’histoire tend à donner une vision romantique de leur véritable mode de vie. Pour les Cathares, l’existence terrestre était une prison dont il fallait se libérer pour trouver dans un Arrière-monde une issue à leur souffrance. Et pourtant, il est possible que les épreuves de l’existence soient nécessaires pour nous inculquer – hélas dans la douleur – ce que nous ignorons encore de notre sagesse précédemment acquise. Amor Fati.

« Les Cathares vivaient dans le Royaume. Ils avaient réalisé le projet de Jésus et, quel que fut l’atrocité de leur extermination, il faut imaginer qu’ils n’en ressentirent pas la violence de la façon dont nous pouvons la ressentir. Ils n’eurent pas peur de l’ennemi qui se dresse devant eux et, ayant vaincu toute parole terrestre, ils savaient qu’ils iraient dans le lieu où il n’y a ni autorité ni tyran. La frontière entre les mondes étant dissipée, le passage de la mort ne pouvait sans doute pas les atteindre comme il pouvait effrayer un monothéiste ou un athée »

Si l’existence de règles, de cadres et de lois est immoral en soi, alors il ne serait pas moral de s’y conformer. Mais si les lois et les grands principes sont une donnée du cosmos, alors il serait vain de vouloir situer notre action en dehors de ce cadre prédéterminé, ni bon ni mauvais mais plus simplement… qui est.
Plutôt que maudire le temps et tourner d’emblée notre regard vers l’éternité, vaut-il mieux accepter de jouer la partie que nous avons à jouer durant notre existence. Plutôt que maudire le karma en lui attribuant un nom expiatoire et les pensées mauvaises d’un Démiurge, vaut-il mieux accepter ce grand principe de causalité qui, quoi que l’on fasse, finit toujours par s’imposer à nous.
Mener un combat pour s’affranchir de toute nécessité serait, si celui-ci était en réalité perdu d’avance, la meilleure façon de nous jeter dans le désespoir, les désillusions, c’est-à-dire dans les bras du Diable tant honni. Vertu du non-agir.

« Pour un disciple du Sauveur, ce monde est une prison de mort dans laquelle le Démiurge nous a enfermés.
[…] Tous les adversaires du christianisme primitif pensent que « la vie sur Terre est mauvaise ». Cela ne nous ôte pas toute responsabilité dans nos misères, mais cela déplace celle-ci. Notre responsabilité vient du fait que nous puissions accepter le caractère inacceptable de ce monde »

J’avais prévu une chute désopilante dans laquelle j’aurais cultivé mon image de celui à qui on ne la fait pas, parce qu’avec Pacôme, on a parfois l’impression que… tout le monde il est gnostique ! Et puis ça m’a gonflé.
Même si j’aurais des réserves quant à l’ancienne vie rêvée des Cathares, même si j’aurais des réserves quant à une victoire prochaine des Sans Roi, même si j’aurais des réserves quant aux visages à qui Pacôme prête ce nom… je le remercie pour son ouvrage particulièrement bien écrit et renseigné, plein de cet espoir dont nous avons tous besoin.  


Le Metal expliqué aux profanes

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Le groupe italien Lacuna Coil en concert (2017)

Aucune explication de texte ne fera aimer l’univers Metal à qui ne s’y montre pas réceptif. Ses détracteurs, on le sait, considèrent le genre comme d’inspiration satanique. Les amateurs de Metal connaissent pourtant l’ambiance gentiment potache régnant au sein d’un public venu se ressourcer au rythme des riff et des infra-basses, loin du tableau maléfique que d’aucuns voudraient à tout prix dresser de lui.

La musique Metal s’instaure en conjuratrice de la violence plutôt qu’elle ne s’en fait la prescriptrice, et possède vis-à-vis de celle-ci les mêmes vertus cathartiques que les tragédies grecques antiques vis-à-vis de la pitié et de la crainte. Loin de mettre en scène complaisamment une situation humaine qui tourne mal, la tragédie explorée par les grecs faisait œuvre de mimêsis et de thérapie pour le spectateur. Soigner le mal par le mal, combattre le feu par le feu, plonger dans l’obscur pour y déloger de façon paradoxale une lueur libératrice qu’aucun autre genre musical ne saurait produire… tel est l’esprit de la musique Metal.

S’il fallait comparer le mauvais procès fait au Metal à d’autres réquisitoires, on penserait aux rituels des morts présents dans nombre de cultures du globe avant qu’ils ne furent étouffés par l’acculturation initiée par les monothéismes et leur propension à uniformiser les sensibilités, les mœurs, les canons et les formes. Les fêtes des morts ne tirent pourtant par leur source d’une fascination pour le néant mais plutôt d’un besoin de commémoration pour les âmes des défunts.

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Fête des morts – Día de muertos – au Mexique (2017)

Nous pourrions également comparer ce procès au refus des mystères de l’ombre de notre modèle actuel de civilisation basé sur l’évidence des Lumières, qui a pourtant produit ses propres dérives : principe de précaution poussé jusqu’à bannir toute forme de risque alors que vivre, c’est parfois risquer ; impératif de transparence contre-productif et générateur de malaise ; hygiénisme incitant chacun à mener une existence aseptisée sans couleur ni saveur ; expurgation de tout excès lié à la fête par nature ambivalente et dionysiaque ; négation des forces liant l’homme à la nature. Comment s’étonner dès lors de la recrudescence des extrémismes et des pratiques extrêmes en tout genre faisant office de chambres de compensation pour les névroses se développant à l’ombre d’un vitalisme étouffé ?

Le Metal, assigné au rôle de mauvais clown par la scène musicale officielle, n’en finit pourtant pas de remporter succès après succès auprès d’un public invisible mais fidèle et nombreux, comme un hommage du fatum à la morale toute faite, comme un rappel des profondeurs à l’aplat de la raison, comme la rançon due par la pensée à ce qui demeure impensé.

Long live Metal !

Chère Anna

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Anna de Noailles (1876-1933)

Chère Anna, tu as demandé à l’univers de se pencher sur toi pour t’embrasser, comme tu t’es penchée sur lui pour l’aimer. Ce vœu, tu l’as adressé au cosmos et aux éléments qui t’ont relié à lui : au jardin féerique de ton enfance, à l’horizon sur le Léman, aux campagnes de l’Île de France, aux hommes.

J’écris pour que le jour où je ne serai plus
On sache comme l’air et le plaisir m’ont plu,
Et que mon livre porte à la foule future
Combien j’aimais la vie et l’heureuse Nature.

Chère Anna, la nature est certainement belle en soi, mais combien sommes-nous à le savoir ? Tu nous a révélé la beauté du monde, à moins que le monde ne soit devenu beau du regard que tu as posé sur lui ? Est-ce la nature que nous aimons à travers toi, ou bien est-ce toi que nous aimons à travers les descriptions habitées que tu as su en faire ? Ton talent fut de nous faire aimer les deux conjointement, alors que sans toi et – c’est vrai – en l’absence d’un petit poète en nous pour te faire écho, nous croiserions l’une et l’autre avec l’indifférence de notre regard placide et désabusé.

Attentive aux travaux des champs et des maisons,
J’ai marqué chaque jour la forme des saisons,
Parce que l’eau, la terre, et la montante flamme
En nul endroit ne sont si belles qu’en mon âme !

Chère Anna, tu as eu le courage d’aimer et d’accepter la souffrance découlant de ce choix. Rien de plus simple que de renoncer aux élans de l’amour pour se satisfaire d’un confort benêt. L’amour et le bonheur sont-ils conjointement possibles ? Durablement possibles ? Seulement possibles ? Oui… parfois, éluderais-je.  A ces questions, tu as apporté une myriade de réponses plutôt qu’une seule qui soit catégorique, définitive et donc décevante. Tu as accepté de mettre ton cœur à nu et à vif pour te livrer aux vérités de l’amour et aux mensonges mondains. Qui dit vrai ? Qui ment ? Est-ce celui ou celle qui n’a pas tout dévoilé au nom du devoir supérieur de bienveillance envers son bien-aimé ou sa bien-aimée ? Est-ce celui ou celle qui livre tout et ne cache rien au nom d’une transparence virant à l’obscénité ? Plus rien n’est simple, et les esprits les plus raisonnables auront tôt fait d’y perdre la raison. Si nous sommes ici-bas pour apprendre, tourner le dos à l’amour constitue une faute. S’y livrer pour mener bataille un devoir.

J’ai dit ce que j’ai vu et ce que j’ai senti,
D’un cœur pour qui le vrai ne fut point trop hardi,
Et j’ai eu cette ardeur, par l’amour intimée,
Pour être après la mort, parfois encore aimée.

Chère Anna, il est écrit dans les Évangiles que toute demande sera exaucée si elle est sincère. Bien sûr, tu n’étais pas chrétienne. La rédemption pour cause de faute originelle t’était une idée étrangère, avec raison je crois. Si la douleur est indissociable des plaisirs de l’existence, alors il faut se rallier au mysticisme païen dont tu fus la porte-parole malgré toi. Mais comment expliques-tu cet élan gratuit faisant répondre positivement un homme du futur à ton appel ? De quelle gratuité cet élan est-il le nom ? Et s’il s’agissait de cet amour inconditionnel dont nous parle les Évangiles ? Inconditionnel mais centré sur ta personne, me répondras-tu. Il se dit dans les milieux gnostiques que Jésus lui-même avait une favorite parmi ses fidèles. Marie-Madeleine, treizième apôtre ? Un amour impersonnel est-il envisageable ? Tu as aimé la nature mais ne l’as-tu pas toi-même personnifiée pour en faire sa louange parfois naïvement ? Un amour personnel est-il à la hauteur de ce vers quoi peut nous hisser ce sentiment ? Tu as aimé les hommes mais ne les as-tu pas toi-même idéalisés, au risque de rabaisser un si grand sentiment au seuil de la seule passion ?  Foin de philosophie.

Et qu’un jeune homme, alors, lisant ce que j’écris,
Sentant par moi son cœur ému, troublé, surpris,
Ayant tout oublié des épouses réelles,
M’accueille dans son âme et me préfère à elles…

Chère Anna, je suis d’une époque où les hommes et les femmes se tutoient, même s’ils ne sont pas amants. Toi qui fut d’une lignée aristocratique dont ton époque portait encore les repères ; toi qui appartenait en chair et en esprit à cette aristocratie qui fut balayée par les idées de progrès et d’émancipation que, par bonté et peut-être aussi par candeur, tu appelais de tes vœux… pouvais-tu imaginer que ton oeuvre tomberait dans l’oubli et l’indifférence à la faveur de la démocratisation des sensibilités, c’est-à-dire de leur épaississement jusqu’à la grossièreté ? Aujourd’hui, tu sais, la poésie que tu chéries tant est devenue un petit univers rempli de semi-habiles pérorant à huis-clos. Si, de ton temps, la poésie était une production aristocratique s’adressant au plus grand nombre, elle a désormais coupé tout lien avec le Sacré et conjointement avec les masses qu’elle maintenait à son contact. Mais puisque j’ai la faiblesse de croire en l’universalité et en l’éternité du Beau, l’éclipse de ton oeuvre ne devrait être que temporaire, et le temps de la fausse lumière est compté pour ceux qui ont continué à produire en acceptant de se plier aux idées mortifères de l’air du temps : la déconstruction, le nihilisme, l’errance, la honte de soi.

Chère Anna, ta postérité sera-t-elle ta reconnaissance ? J’ai l’insigne honneur de faire partie de ceux qui, selon tes vœux, sont capables de te reconnaître jusqu’à t’aimer. Tu as survécu et tu survivras.

En savoir plus avec la thèse de Marie-Lise Allard :

 Anna de Noailles, entre prose et poésie