Le Metal expliqué aux profanes

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Le groupe italien Lacuna Coil en concert (2017)

Aucune explication de texte ne fera aimer l’univers Metal à qui ne s’y montre pas réceptif. Ses détracteurs, on le sait, considèrent le genre comme d’inspiration satanique. Les amateurs de Metal connaissent pourtant l’ambiance gentiment potache régnant au sein d’un public venu se ressourcer au rythme des riff et des infra-basses, loin du tableau maléfique que d’aucuns voudraient à tout prix dresser de lui.

La musique Metal s’instaure en conjuratrice de la violence plutôt qu’elle ne s’en fait la prescriptrice, et possède vis-à-vis de celle-ci les mêmes vertus cathartiques que les tragédies grecques antiques vis-à-vis de la pitié et de la crainte. Loin de mettre en scène complaisamment une situation humaine qui tourne mal, la tragédie explorée par les grecs faisait œuvre de mimêsis et de thérapie pour le spectateur. Soigner le mal par le mal, combattre le feu par le feu, plonger dans l’obscur pour y déloger de façon paradoxale une lueur libératrice qu’aucun autre genre musical ne saurait produire… tel est l’esprit de la musique Metal.

S’il fallait comparer le mauvais procès fait au Metal à d’autres réquisitoires, on penserait aux rituels des morts présents dans nombre de cultures du globe avant qu’ils ne furent étouffés par l’acculturation initiée par les monothéismes et leur propension à uniformiser les sensibilités, les mœurs, les canons et les formes. Les fêtes des morts ne tirent pourtant par leur source d’une fascination pour le néant mais plutôt d’un besoin de commémoration pour les âmes des défunts.

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Fête des morts – Día de muertos – au Mexique (2017)

Nous pourrions également comparer ce procès au refus des mystères de l’ombre de notre modèle actuel de civilisation basé sur l’évidence des Lumières, qui a pourtant produit ses propres dérives : principe de précaution poussé jusqu’à bannir toute forme de risque alors que vivre, c’est parfois risquer ; impératif de transparence contre-productif et générateur de malaise ; hygiénisme incitant chacun à mener une existence aseptisée sans couleur ni saveur ; expurgation de tout excès lié à la fête par nature ambivalente et dionysiaque ; négation des forces liant l’homme à la nature. Comment s’étonner dès lors de la recrudescence des extrémismes et des pratiques extrêmes en tout genre faisant office de chambres de compensation pour les névroses se développant à l’ombre d’un vitalisme étouffé ?

Le Metal, assigné au rôle de mauvais clown par la scène musicale officielle, n’en finit pourtant pas de remporter succès après succès auprès d’un public invisible mais fidèle et nombreux, comme un hommage du fatum à la morale toute faite, comme un rappel des profondeurs à l’aplat de la raison, comme la rançon due par la pensée à ce qui demeure impensé.

Long live Metal !

Chère Anna

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Anna de Noailles (1876-1933)

Chère Anna, tu as demandé à l’univers de se pencher sur toi pour t’embrasser, comme tu t’es penchée sur lui pour l’aimer. Ce vœu, tu l’as adressé au cosmos et aux éléments qui t’ont relié à lui : au jardin féerique de ton enfance, à l’horizon sur le Léman, aux campagnes de l’Île de France, aux hommes.

J’écris pour que le jour où je ne serai plus
On sache comme l’air et le plaisir m’ont plu,
Et que mon livre porte à la foule future
Combien j’aimais la vie et l’heureuse Nature.

Chère Anna, la nature est certainement belle en soi, mais combien sommes-nous à le savoir ? Tu nous a révélé la beauté du monde, à moins que le monde ne soit devenu beau du regard que tu as posé sur lui ? Est-ce la nature que nous aimons à travers toi, ou bien est-ce toi que nous aimons à travers les descriptions habitées que tu as su en faire ? Ton talent fut de nous faire aimer les deux conjointement, alors que sans toi et – c’est vrai – en l’absence d’un petit poète en nous pour te faire écho, nous croiserions l’une et l’autre avec l’indifférence de notre regard placide et désabusé.

Attentive aux travaux des champs et des maisons,
J’ai marqué chaque jour la forme des saisons,
Parce que l’eau, la terre, et la montante flamme
En nul endroit ne sont si belles qu’en mon âme !

Chère Anna, tu as eu le courage d’aimer et d’accepter la souffrance découlant de ce choix. Rien de plus simple que de renoncer aux élans de l’amour pour se satisfaire d’un confort benêt. L’amour et le bonheur sont-ils conjointement possibles ? Durablement possibles ? Seulement possibles ? Oui… parfois, éluderais-je.  A ces questions, tu as apporté une myriade de réponses plutôt qu’une seule qui soit catégorique, définitive et donc décevante. Tu as accepté de mettre ton cœur à nu et à vif pour te livrer aux vérités de l’amour et aux mensonges mondains. Qui dit vrai ? Qui ment ? Est-ce celui ou celle qui n’a pas tout dévoilé au nom du devoir supérieur de bienveillance envers son bien-aimé ou sa bien-aimée ? Est-ce celui ou celle qui livre tout et ne cache rien au nom d’une transparence virant à l’obscénité ? Plus rien n’est simple, et les esprits les plus raisonnables auront tôt fait d’y perdre la raison. Si nous sommes ici-bas pour apprendre, tourner le dos à l’amour constitue une faute. S’y livrer pour mener bataille un devoir.

J’ai dit ce que j’ai vu et ce que j’ai senti,
D’un cœur pour qui le vrai ne fut point trop hardi,
Et j’ai eu cette ardeur, par l’amour intimée,
Pour être après la mort, parfois encore aimée.

Chère Anna, il est écrit dans les Évangiles que toute demande sera exaucée si elle est sincère. Bien sûr, tu n’étais pas chrétienne. La rédemption pour cause de faute originelle t’était une idée étrangère, avec raison je crois. Si la douleur est indissociable des plaisirs de l’existence, alors il faut se rallier au mysticisme païen dont tu fus la porte-parole malgré toi. Mais comment expliques-tu cet élan gratuit faisant répondre positivement un homme du futur à ton appel ? De quelle gratuité cet élan est-il le nom ? Et s’il s’agissait de cet amour inconditionnel dont nous parle les Évangiles ? Inconditionnel mais centré sur ta personne, me répondras-tu. Il se dit dans les milieux gnostiques que Jésus lui-même avait une favorite parmi ses fidèles. Marie-Madeleine, treizième apôtre ? Un amour impersonnel est-il envisageable ? Tu as aimé la nature mais ne l’as-tu pas toi-même personnifiée pour en faire sa louange parfois naïvement ? Un amour personnel est-il à la hauteur de ce vers quoi peut nous hisser ce sentiment ? Tu as aimé les hommes mais ne les as-tu pas toi-même idéalisés, au risque de rabaisser un si grand sentiment au seuil de la seule passion ?  Foin de philosophie.

Et qu’un jeune homme, alors, lisant ce que j’écris,
Sentant par moi son cœur ému, troublé, surpris,
Ayant tout oublié des épouses réelles,
M’accueille dans son âme et me préfère à elles…

Chère Anna, je suis d’une époque où les hommes et les femmes se tutoient, même s’ils ne sont pas amants. Toi qui fut d’une lignée aristocratique dont ton époque portait encore les repères ; toi qui appartenait en chair et en esprit à cette aristocratie qui fut balayée par les idées de progrès et d’émancipation que, par bonté et peut-être aussi par candeur, tu appelais de tes vœux… pouvais-tu imaginer que ton oeuvre tomberait dans l’oubli et l’indifférence à la faveur de la démocratisation des sensibilités, c’est-à-dire de leur épaississement jusqu’à la grossièreté ? Aujourd’hui, tu sais, la poésie que tu chéries tant est devenue un petit univers rempli de semi-habiles pérorant à huis-clos. Si, de ton temps, la poésie était une production aristocratique s’adressant au plus grand nombre, elle a désormais coupé tout lien avec le Sacré et conjointement avec les masses qu’elle maintenait à son contact. Mais puisque j’ai la faiblesse de croire en l’universalité et en l’éternité du Beau, l’éclipse de ton oeuvre ne devrait être que temporaire, et le temps de la fausse lumière est compté pour ceux qui ont continué à produire en acceptant de se plier aux idées mortifères de l’air du temps : la déconstruction, le nihilisme, l’errance, la honte de soi.

Chère Anna, ta postérité sera-t-elle ta reconnaissance ? J’ai l’insigne honneur de faire partie de ceux qui, selon tes vœux, sont capables de te reconnaître jusqu’à t’aimer. Tu as survécu et tu survivras.

En savoir plus avec la thèse de Marie-Lise Allard :

 Anna de Noailles, entre prose et poésie