René Girard et la mimésis

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René Girard laisse derrière lui une oeuvre philosophique remarquable sur le désir humain, le mythe, le rite, le sacré. Au coeur de son intuition se loge le désir mimétique comme moteur essentiel de l’action humaine et de la relation sociale.

Dans une rivalité qui se joue à partir de deux ; que l’un des sujets manifeste un désir et un désir identique va naître chez l’autre. Les deux sujets deviennent rivaux pour s’approprier l’objet de leur désir, et cette rivalité ne peut aller qu’en s’amplifiant puisque la montée du désir de l’un constitue un obstacle toujours plus grand pour l’appropriation de l’objet du désir par l’autre. Il s’agit d’un phénomène en avalanche, catastrophique au sens systémique du terme. La valeur acquise par l’objet provient autant d’un désir pour celui-ci qui s’auto-alimente dans un jeu de miroir, que de sa valeur intrinsèque. Cette valeur est subjective et peut grimper à l’infini ou au contraire tomber à zéro si personne n’a porté un regard d’intérêt initial.

Si l’on doit concevoir la théorie mimétique de René Girard comme universelle en ce sens qu’elle possède une portée et une validité dans toutes les sociétés et pour toutes les époques ; il serait abusif de considérer cette grille comme explicative de tous les aspects de la relation sociale.

En effet, au diagnostic certes génial de l’aspect auto-alimentée de la rivalité dans le désir mimétique, on doit ajouter l’aptitude des hommes, théorisée dès l’Antiquité, à la Philia et à l’empathie. Cette dernière joue, au contraire de la rivalité, un rôle d’apaisement et de rapprochement entre les individus, capables de reconnaître en l’autre un autre « je ». Beaucoup des contemporains de Girard lui ont reproché de vouloir systématiser à outrance sa théorie, on pourra d’ailleurs lire l’excellente critique d’Alain de Benoist à ce sujet.

Reste que la mimésis, qu’elle se décline en rivalité ou en élan d’empathie, est un puissant facteur explicatif de l’organisation sociale. Plus encore, la mimésis s’apparente fort à une propriété fondamentale de la nature humaine, voire de la nature tout court.

Quand elle se décline en rivalité, la mimésis permet d’expliquer  le recours au bouc émissaire dans les groupes sociaux, consistant à évacuer la violence latente du groupe sur un individu dont la désignation relève du phénomène spontané et auto-réalisateur. Spontané dans le sens où la violence cherche une voie d’évacuation et qu’elle va la trouver en une personne fragile, en dehors de la norme, ou perçue comme telle. Auto-réalisateur dans le sens où quelques regards d’opprobre sur un sujet conduit rapidement, par effet mimétique, à la désignation par tous de celui sur qui la violence doit s’évacuer. Une fois la violence orientée vers un individu, le fait qu’il plie sous cette violence vient justifier a posteriori sa qualité d’élément fragile ou perturbateur du groupe. Pourtant, toute autre personne assignée à un tel rôle aurait plié de la même façon. Le rôle de bouc émissaire attribué à un individu relève quasi-exclusivement de ce mécanisme collectif spontané, plutôt que de l’individu lui-même. Enfin, l’idée auto-entretenue de responsabilité du bouc émissaire dans les maux qui traversent le groupe induit une détente auto-réalisatrice lorsque celui-ci est sacrifié.

Quand elle se décline en empathie, la mimésis permet en revanche de reconsidérer les rapports intersubjectifs sous un angle moins inquiétant et d’expliquer les élans d’amitiés possibles entre individus, les sentiments développés de proximité et de familiarité au sein d’un groupe, les expériences de communion à des moments particuliers de la vie sociale etc.

Si l’on considère l’aptitude à l’empathie des hommes, la société n’est ni condamnée au recours perpétuel au bouc émissaire pour se stabiliser, ni condamnée à finir comme théâtre de guerre de tous contre tous. Il existe en chacun de nous un potentiel qui vient contrarier ce penchant pour l’appropriation et la violence. René Girard a vu juste, mais a considéré la question de la mimésis de façon incomplète, et nous pouvons raisonnablement conserver des raisons d’espérer.

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